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«Non madame la marquise, rien ne va !»



«Non madame la marquise, rien ne va !»
«Tout le monde sait que l'Algérie de 2014 ne ressemble pas à l'Algérie de 2000 ni à celle des années 1990. Le pays a été transformé en profondeur, car nous avons eu les moyens et la volonté. Mais il faut mettre un bémol à ce changement», déclarait, ce week-end, Abellatif Benachenhou, l'ex-ministre des Finances, à l'ouverture de la conférence ayant pour thème «Les nouveaux défis du développement», qu'il a animée à l'Ecole préparatoire des sciences économiques, commerciales et de gestion (EPSE) de Annaba.Le Pr Benachenhou, l'un des plus influents membres du «brain-trust» de M. Bouteflika, qui a réitéré à son tour le leitmotiv de la stabilité pour soutenir, à demi-mot, le président-candidat pour sa propre succession, a néanmoins étonné son auditoire en présentant un bilan des plus catastrophiques des années Bouteflika sur le plan économique. De grands déséquilibres territoriaux, des disparités entre certaines régions et d'autres contre lesquels le conférencier a mis en garde les futurs dirigeants du pays. Ces injustices sociales ont confortablement installé un sentiment de frustration auprès des populations, qui risque d'avoir de sérieuses incidences politiques et économiques. «Des changements sont intervenus dans certaines régions au détriment d'autres. N'est-ce pas ce déséquilibre, ces inégalités, injustices sociales qui étaient le fondement de la révolution tunisienne '», lançait-il à l'adresse du consul tunisien et le vice-consul de Russie, présents à la rencontre.«La sphère du service public ne doit pas être envahissante pour l'économie»Un déséquilibre, mais d'une tout autre nature, a été longuement abordé par l'hôte de l'EPSE de Annaba. Il se rapporte aux ressources injectées dans la sphère économique et celles englouties dans le service public. L'eau, l'énergie, les télécoms, le transport, la santé, l'éducation? composent, entre autres, la sphère du service laquelle, soulignera l'économiste, «s'est, elle aussi, sensiblement transformée mais pas de façon équilibrée et équitable. La sphère du service public et l'économie sont à la fois liés et bien distincts. La sphère du service public ne doit pas être envahissante pout l'économie.»Ces dissemblances ne peuvent être acceptées au plan politique, soutiendra-t-il, ajoutant : «Durant toute ma vie, j'ai eu à démissionner par trois fois et pour des raisons bien valables de? conscience», et d'enchaîner : «L'autoroute n'est pas un service public, la route nationale n'est pas un service public. L'autoroute est un service rendu au public, c'est là la différence, toute la différence.» Pour M. Benachenhou, «la route nationale, le logement ne relèvent pas du service public. Le citoyen et les politiques doivent en prendre conscience. Suivre une logique autre que celle-ci est de nature à pervertir le sens, le fondement du service public», ajoutant sur un ton ironique : «Je souhaiterais vivement que me l'on dise dans quel texte, en termes religieux ou réglementaires, peut-on lire que le logement doit être assuré par l'Etat.» Et des'interroger : «N'est-ce pas une aberration de voir le m2 à 2500 DA et quelques mètres plus loin à 150 000 DA '» D'où la nécessité d'engager une réflexion autour de la problématique d'affectation des ressources foncières au secteur du logement.Sur sa lancée, et pour mettre un bémol sur ses diatribes des politiques économiques choisies sous l'ère Bouteflika, le conférencier a tenu à tempérer : «Il faut reconnaître que la période 2000-2014 a été marquée par une répartition des revenus très peu égalitaire. Mais l'Algérie devait réparer la société algérienne, recoudre de profondes blessures.» Nombreuses, très nombreuses étaient, selon celui qui fut coopté par feu Chadli Bendjedid à la tête de la Commission des Affaires économique et sociales du FLN les erreurs commises pendant cette même période (2000-2014). Mais il fallait y remédier, car ce sont ces erreurs qui ont conduit l'Algérie à la situation complexe actuelle. Toutefois, la plus grosse d'entre elles consistait en le développement massif du service public au moment où la sphère économique est restée rabougrie, soulignera-t-il.En témoigne ce constat : «Sur 100 DA consentis au titre d'investissement, 60 DA ont été réalisés par l'Etat, 25 DA par le secteur de l'énergie et seulement 15 DA investis dans le reste de l'économie.» Un déséquilibre structurel de l'investissement dont l'Algérie peut se passer. «Un pays qui destine 23% de son PIB aux transferts sociaux et à peine 3% à l'investissement productif est un pays qui va droit à la dérive, qui s'enlise dans le sous-développement», prévient-il.D'où l'appel à plus de sagesse budgétaire du FMI dans son dernier rapport. «La sonnette d'alarme, nous l'avions tirée bien avant, mais personne ne nous écoutait. Mais les mêmes mises en garde, lorsqu'elles proviennent de l'extérieur, sont prises très au sérieux. Pourtant, nombre d'experts de l'institution financière internationale étaient nos étudiants», s'indigne le Pr Benachenhou. C'est à se demander si celui qui a sollicité l'expertise de ce dernier, mondialement reconnue, était le seul à détenir le véritable pouvoir de décision. D'autant que, plus loin, l'orateur dont les déclarations ont suscité moult interrogations auprès de l'assistance, a encore lâché : «La décennie de Bouteflika ? la première fois où celui-ci est nommément cité par son ex-conseiller ? a été celle des grands projets (routes, aéroports, rail, dessalements de l'eau de mer, etc.» «Encore, poursuit-il, fallait-il valoriser, rentabiliser ce qui a été fait.»De telles réalisations étaient, considère-t-il, certes nécessaires, utiles mais «une bonne idée peut être excessive», «une idée n'est pas synonyme de projet». Partant, «s'impose une pause dans les grands projets. Il est temps de passer à une nouvelle génération de projets, c'est-à-dire des petits et moyens projets qui devraient être réalisés par des Algériens, car il faut savoir que tous les grands projets ont été à 75% réalisés par des étrangers, une autre aberration.» D'où l'impérative relance voire réforme du secteur de la formation professionnelle.Le mal de l'agriculture nationale ne se situe pas dans le statut de la terre !Autre grosse erreur, autre dimension ! Le Pr Benachenhou a mis en garde contre la menace de l'insécurité alimentaire qui pèse sur l'Algérie : «Jamais le marché mondial des produits alimentaires n'a été aussi dangereux pour nous qu'il ne l'est maintenant.» La stérilité du secteur agricole est ainsi décriée par ce théoricien de l'économie algérienne administrée : «L'Algérie est un pays d'idéologues. L'on n'arrive toujours pas à admettre que le mal de l'agriculture nationale ne se situe pas dans le statut de la terre. Il est lié et se nourrit de l'inefficacité de la production et des circuits de commercialisation. En Algérie, le statut de la terre n'est que la moitié du problème de notre agriculture.»Depuis plus d'une dizaine d'années, des sommes colossales ayant, toujours selon lui, été englouties dans le secteur sans pour autant aboutir aux résultats escomptés. Et «personne ne semble s'en soucier. Personne n'a, jusqu'à l'heure, contesté les vains investissements dans ce secteur. On continue de se tapir allègrement derrière le problème du foncier», s'insurge l'ancien directeur du Centre de recherches en économie appliquée (CREA). En somme, l'économie nationale est en berne, la situation est grave, prévient le vieux routier du monde économique. «Même si elle risque de faire mal, la vérité doit être dite aux Algériens, loin des discours populistes.»Que ceux qui crient sur tous les toits que «tout va bien madame la marquise, moi je dis non madame la marquise, rien ne va. Il faut apprendre à faire son autocritique et arrêter de se voiler la face, ne pas persister dans l'erreur. Il n'y a pas un pays dans le monde qui ne s'autocritique pas. La vie est un ajustement permanent.» Pour l'auteur de Environnement et coopération internationale, la liste des lourds handicaps dont souffre le pays est longue, si longue : «Dans la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord (MENA), l'Algérie occupe l'avant-dernière place en matière de haut débit, inadmissible pour un pays de la taille de l'Algérie. Une entreprise moderne c'est le haut débit, une université moderne c'est le haut débit, une administration, une administration moderne c'est le haut débit, un hôpital moderne c'est le haut débit?». Benachenhou futur P/APC 'Le conférencier a, en outre, appelé à bannir la logique de la «ville à vocation», ses effets étant lourdement débilitants : «Pour booster le développement local, chaque région, chaque zone territoriale a besoin d'être dotée de moyens de réalisation convenables.» Au même titre que leurs semblables des deux Chambres, les élus locaux devraient être des hommes et des femmes à poigne pour atténuer les mille et un maux contre lesquels leurs électeurs se débattent seuls. Raison pour laquelle le conférencier exhorte les pouvoirs publics à la refonte totale du mode de scrutin se rapportant aux «assemblées locales et nationales, surtout», insistera-t-il. Car, estime M.Benachenhou, «le mode de scrutin en vigueur est de nature à entretenir la crise de confiance qui existe entre le citoyen et son représentant au niveau des différentes assemblées.»Ce citoyen n'a pas lui aussi été ménagé par le professeur : «L'Algérien achète le litre de carburant à 23,6 DA et n'hésite pas à critiquer Bouteflika dans les cafés, alors que ce même litre le Tunisien le paie à un euro, l'équivalent de plus de 100 DA», s'indigne M. Benachenhou. Aussi, cet ex-argentier du pays sous les gouvernements Ahmed Benbitour et Ali Benflis a interpellé, depuis Annaba, ses collègues, anciens ministres, sur la nécessité de penser à mettre leur expérience ainsi que leurs connaissances au service du développement local : «L'Algérie compte au moins 233 anciens ministres.A l'exception de Abdelhamid Aberkane, devenu maire d'El Khroub, aucun autre ancien ministre n'a cherché à s'impliquer dans le développement local. Un autre exemple, au Maroc, l'ancien ministre, Fathallah Oualalou, s'est consacré à la mairie de la ville de Rabat.» M. Benachenhou aurait-il omis qu'il fait partie des 233 anciens ministres ' A moins qu'il ne soit l'un des adeptes du «Faites ce que je vous dis, mais ne faites pas ce que je fais...». S'adressant tout particulièrement aux jeunes étudiants de l'EPSE qui suivaient avec une attention soutenue son discours, cette sommité de l'économie ne cessait de répéter : «Nous n'avons pas besoin de révolution pour hisser le pays au rang des nations développées. Il faut préserver la stabilité du pays, mais avec le dialogue. L'autorité n'exclut pas le dialogue. Je m'adresse à vous, la jeunesse, car il y va de votre avenir, ??Hna eddana el oued'' (Nous, nous avons été emportés par l'Oued)».Ce qui a fait réagir l'un des étudiants qui, lors des débats, a interrogé ? et c'était peine perdue ? M. Benachenhou sur le 4e mandat auquel aspire le Président sortant : «Bouteflika disait ??Hna tab djenanna, si Benachenhou nous dit ??Hna eddana l'oued''. Qu'ils aillent se reposer et nous laisser nous occuper de cette Algérie qui a besoin d'un souffle nouveau, d'un nouveau projet politique, économique et social. Un navire aussi robuste et puissant soit-il n'a-t-il pas besoin d'un cap, d'une feuille de route pour arriver à bon port ' Eux, ils ne l'ont pas amené à bon port. Qu'ils nous laissent choisir un nouvel équipage pour suivre la ligne droite. Car eux, ils ont passé leur temps à hésiter entre tribord et babord, à écoper, à colmater les brèches?Que cherchent-ils au juste, nous mener tout droit vers un naufrage collectif ' Rapportez cela dans votre journal, c'est un cri du c?ur de la majorité de mes camarades», nous a déclaré, au sortir de la salle de conférence, ce même étudiant qui bouillonnait de colère.


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