Par Maâmar FARAH
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Il faut vraiment fouiller dans les méandres de la mémoire pour dénicher une soirée aussi froide que cette nuit qui ne veut pas se terminer, traînant en longueur dans cette chambre glaciale où l'on n'ose même pas sortir sa tête de sous l'immense montagne de couvertures qui est censée vous protéger du froid sibérien qui a envahi les lieux. Peine perdue, car ses morsures perfides pénètrent au plus profond de votre corps, vous empêchant de vous assoupir. Insupportable insomnie.
La nuit s'éternise et l'on a la désagréable impression que le jour ne se lèvera jamais et que l'unique poêle à mazout qui diffuse une maigre chaleur dans l'immense appartement s'arrêtera de fonctionner avant l'aube... Et pourtant, le jour se lève inévitablement. Il éclaire un paysage recouvert d'une fourrure aussi blanche que le ciel qui tombe à l'horizon comme un rideau infini. Dans ce village perdu de l'extrême est du pays, la neige n'est vraiment pas une nouveauté. Seulement, elle se fait rare depuis quelques années et son apparition provoque de nos jours la joie des grands et des petits. Les vieux fellahs disent que ce sera une bonne année agricole et les enfants s'en donnent à cœur joie à coups de boules de neige qu'ils lancent sur n'importe quel passant. Çà et là, des bonshommes de neige, défiant obstinément le vent qui souffle de plus belle, veillent sur les rues et les placettes comme de braves sentinelles. Après une nuit et une matinée agitées, le vent semble se calmer et l'on peut mieux contempler le panorama qui s'étend à perte de vue jusqu'aux monticules longeant la RN 16, à la sortie sud de la bourgade. De l'autre côté, en regardant vers les sommets de Boussessou qui dominent les ruines romaines de Madaure, on ne voit qu'une immense nappe blanchâtre s'étendant à perte de vue. Sur les hauteurs nord-ouest, la symphonie des vents ne s'est pas arrêtée ; elle se fait même plus cadencée, portée par des notes nouvelles qui se jouent sur les cheminées et les toitures, sur les cimes des arbres et les fils des poteaux électriques. S'engouffrant dans ce long corridor qui part de Tiffech jusqu'aux montagnes rocheuses de Oued Kebérit, le vent est particulièrement violent et lorsqu'il rencontre la neige sur son chemin, il se fait un malin plaisir à en affoler les flocons qui vous cinglent le visage et s'accrochent à vos vêtements. En avançant péniblement sur cette route de tous les extrêmes pour aller rendre visite à un parent malade, je sens que je lutte contre une puissance titanesque qui m'empêche d'avancer et me pousse en arrière. Malgré tout, j'arrive à bon port et la chaleur réconfortante d'un autre poêle à mazout me fait oublier les vicissitudes du chemin. Après avoir avalé une infusion bien bouillante et échangé les salamalecs d'usage, mes hôtes abordent des sujets ayant un rapport avec le temps exécrable qui règne sur les lieux. C'est ainsi que l'on parlera des conséquences sur la campagne agricole (ici, c'est le royaume des céréales), de l'état des routes coupées, des pannes répétées du courant électrique. Des difficultés pour se nourrir, se vêtir, se loger, se déplacer... Une nuit passée dans une maison chauffée pourtant m'a renseigné sur les immenses souffrances de ces Algériens qui n'en peuvent plus et qui n'attendent plus rien de la vie. Ce matin, on m'apprend qu'une femme a été sauvée in extremis d'une mort certaine grâce à l'intervention de la gendarmerie, qui a pu l'acheminer du village mitoyen à Dréa vers l'hôpital de M'daourouch. La route étant coupée par la neige, aucun véhicule, y compris l'ambulance, n'était en mesure de transporter la malade. On a bien vu un chasseneige faire son boulot en pleine nuit, mais après son passage, la neige s'est remise à tomber d'une manière soutenue et ce matin, une couche de plusieurs dizaines de centimètres couvre maisons, arbres et champs. Dans de telles conditions climatiques, l'utilisation des moyens de transport aérien pour sauver des malades ou des personnes en difficulté s'avère d'une nécessité absolue. Un hélicoptère pour toute la région s'étendant de Annaba à Tébessa ne serait pas de trop. Cet hélicoptère que l'on aurait trouvé facilement si le malade avait été une personnalité ou un général ! Du coup, ça ne me donne plus envie de réveillonner. A quoi bon fêter une année nouvelle qui porte dans ses germes les mêmes douleurs, la même morosité ' A quoi bon exhiber sa joie lorsqu'on a la profonde certitude que l'année qui s'annonce n'apportera pas cette chaleur tant attendue, ni ce travail tant recherché, ni la fin de l'exclusion et de la marginalisation. De ce coin perdu qui est aussi mon village natal, je vois la vie telle qu'elle est, sans les couleurs et les lumières éphémères de ces lampions festifs qui brillent de mille feux avant de s'éteindre, comme les discours des hommes politiques ; je la vois sans les assurances enchantées des plumes optimistes et sans les serments de ceux qui courent derrière le bulletin de vote. Je vois la vie moins rose, car les lumières des réjouissances qui se préparent partout n'ont pas atteint les cimes de Tiffech, ni effleuré les périphéries de ce monde oublié où je viens fréquemment puiser cette authenticité, cette sagesse et cette réserve qui permettent, en tout lieu et en tout temps, de relativiser les avatars de la vie et de voir avec un regard toujours désabusé la stérile agitation des hommes politiques. Ni optimisme, ni pessimisme. Mais simplement le scepticisme qui naît de tant d'espoirs déçus, simplement le doute installé par tant de désillusions. Ici, sous la neige bienvenue qui annonce des récoltes prometteuses, je réapprends à vivre dans le temps et l'espace de la vérité, loin des fièvres passagères des cirques électoraux qui ont ce rare don de transformer les méchants loups et les odieuses sorcières en anges bienveillants. Le bien, le bonheur collectif, le don de soi, le sens du sacrifice, l'amour de son prochain et l'intégrité n'ont pas besoin de campagnes électorales pour s'exprimer. Ils sont ou ils ne sont pas ! Dans la nuit froide et crayeuse, j'avance difficilement, les pieds avalés par la neige qui continue de tomber dans un silence glacial. Tout est magique et irréel. La nature a ce don particulier de nous faire oublier les inconstances des hommes. Juste pour quelques moments, car le jour se lèvera immanquablement sur les mêmes ignominies et les mêmes iniquités. Cela ne nous empêchera pas de vous souhaiter une bonne année en espérant qu'elle vous apportera santé, bonheur et prospérité. Un vœu ' Que chacun de nous pense à son prochain. C'est peut-être un parent, un voisin, un passant qui attend un petit geste de votre part. Tendez votre main pour apporter chaleur et réconfort et ne faites pas semblant d'ignorer les sanglots, les cris et les gémissements de celles et de ceux qui ont tant besoin de vous. Si nous réussissons ce minimum, loin des cercles officiels et officieux, en répondant simplement à l'appel de notre conscience, nous aurons donné à l'année qui arrive les couleurs de l'amour et de la solidarité qui sont celles du véritable arc-en-ciel. Celui qui naît dans les cœurs et ne meurt jamais. M'daourouch, le 24 décembre 2003
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : M F
Source : www.lesoirdalgerie.com