La filière blé dur algérienne est dans un
cocon depuis deux ans. La tonne est achetée à 600 dollars – 45000 dinars – par
l'Etat alors que les cours mondiaux sont à 280 dollars, le blé importé est
lourdement taxé et les Canadiens s'en sont plaints. Scénario intemporel ? Le
ministre de l'Agriculture et du Développement rural, Rachid Benaïssa, est venu
à Annaba pour dire que pas du tout. Le message est passé. La filière s'organise
en réseau en prévision de la fin du cocooning.
Cela se passe vers une heure du matin,
dans une salle de travail de l'hôtel Sabri à Annaba. C'est la nuit de
l'enfantement. Une commission travaille sur la mise en place d'un premier
réseau qui réunira agriculteurs, transformateurs, et instituts de recherche
pour améliorer rendements et qualité du blé dur de l'est du pays. Mais voilà
que pointe l'ombre d'un doute. «Qu'est- ce que nous avons à gagner nous, à
appliquer toutes ces recommandations que vous nous proposez ?» interroge un
fellah présent «moi, je vends de toute façon ma récolte au prix que propose
l'Etat». L'interpellation a du sens. Faire partie du réseau du blé dur de
qualité que veulent construire les industriels de la filière, sur une
initiative des moulins Benamor, coûte quelques «énergies» supplémentaires :
vérifier si les variétés végétales sont les bonnes compte tenu du sol,
désherber à temps, ne pas se tromper de fertilisants, appliquer des techniques
précises d'ensemencement et de récolte, former ses personnels, évaluer chaque
étape de la campagne, veiller à la qualité protéine de sa graine, faire des
allers-retours avec la future ferme expérimentale, se réunir avec les autres
acteurs de la filière, participer à régler la question du stockage adéquat. Une
vraie prise de tête. Pour un revenu équivalent au bout : 45 000 dinars la tonne
garantis. D'où la question qui fuse dans les travaux nocturnes : «qu'avons-nous
à y gagner ?». Réponse d'un autre membre du réseau en gestation : «ce que vous
gagner, c'est d'exister encore et de prospérer après la fin de la subvention».
L'argument a porté. Il était dans l'air de la journée.
«Nous avons accepté du blé à 90%
mitadiné»
Le challenge, c'est en définitive le
premier responsable du secteur qui l'a défini. Rachid Benaïssa est venu
annoncer aux agriculteurs de la filière céréalière présents à Annaba, mercredi
et jeudi derniers, aux journées techniques sur la promotion du blé dur de l'est
du pays, organisées par le groupe Benamor, qu'ils avaient au plus cinq années
pour faire décoller leur performance. «C'est le président qui me l'a dit»
a-t-il déclaré à la salle, même s'il a pondéré son propos en point de presse un
peu plus tard «s'il y'a des résultats alors nous verrons». Méga-subvention à
l'intérieur et taxe douanière à la frontière est un cocktail insoutenable
durablement : au-delà des cinq ans tout le monde s'attend au retour du blé dur
importé. Et le redoute. Lors de la visite des moulins Benamor à El Fedjoudj
près de Guelma, les conférenciers et médias ont pu mieux comprendre l'enjeu de
la qualité dans la production du blé dur. S'il est de trop mauvaise qualité,
les impuretés peuvent abîmer les équipements industriels qui font la première
transformation en semoule. «Il nous est arrivé de recevoir du blé mitadiné à
90% et de ne pas pouvoir le refuser» a déclaré un des transformateurs en
plénière, «ailleurs avec 25% de mitadinage, le blé est refusé». Le mitadinage
est l'apparition accidentelle de portion farineuse dans un blé supposé vitreux.
Le développement de l'industrie de la transformation - environ 1,5 milliard
d'euros de chiffres d'affaires en 2009- en fait de la double transformation, du
blé vers la semoule puis vers le couscous et les pâtes alimentaires, dépend de
la qualité du blé dur fourni. En particulier de «la compatibilité mécanique de
la graine avec les technologies de la transformation», aussi de ses qualités
nutritives. En son état actuel le blé dur local ne dépasse pas le stade de la
transformation en semoule.
Face aux écueils du stockage et de la
traçabilité
Les membres du réseau blé dur né à Annaba
jeudi dernier se donnent trois années pour auditer les parcelles et fixer les
bons itinéraires techniques qui conviennent à elles. Le semis est fait mais le
réseau compte intervenir immédiatement dans la suite de la campagne 2010-2011
pour en améliorer les résultats. 2010 a enregistré une nouvelle production
record de blé, mais en net recul par rapport à celle de 2009 : 61,2 contre 45,6
millions de quintaux, l'embellie, par rapport au catastrophique bilan de 16 millions
de quintaux de 2008, étant plus due à la bonne pluviométrie, à l'augmentation
des surfaces emblavées et à un meilleur encadrement de la campagne céréalière.
Le ministre de l'Agriculture a répété plus d'une fois lors de son discours
inaugural qu'il allait «suivre de très près» les progrès que la filière
escompte avec cette «mise en synergie de tous ses acteurs». La poursuite du
soutien public peut en dépendre. Les écueils sont cependant nombreux. Le label
de qualité qui va se dégager du réseau ne suffira pas à la sortie de la
parcelle : les recommandations prévoient des «mesures particulières», pour
assurer «la traçabilité des lots de grain» qui seront produits sous le label du
réseau. Pas gagné, car dans le même temps, il s'agit de respecter le système de
commercialisation existant qui en passant par les CCLS et l'OAIC, est formaté
pour mélanger les approvisionnements, sans distinction de leur provenance. Les
zones de production retenues par le réseau se situent sur six wilayas : Sétif,
Guelma, Mila, Constantine, Bordj Bou Arreridj, Souk Ahras. Le réseau devra
trouver rapidement des solutions de stockage décentralisées afin de préserver
la qualité de ses blés. La première des deux journées techniques a largement
montré combien les mauvaises conditions de stockage pouvaient dégrader les
lots. Les objectifs de qualité sont une exigence de l'industrie de la
transformation et des échéances du commerce extérieur. «Mais surtout des
consommateurs algériens» ont tenu à rappeler plusieurs intervenants. Le document
fondateur du réseau ne s'engage sur aucun objectif chiffré côté rendement.
Sagesse de paysan. 25 quintaux à l'hectare dans cinq ans pour les agriculteurs
du réseau de l'Est est jugé réaliste. Le rendement national moyen était de 13
quintaux à l'hectare en 2009. Il est de 60 quintaux à l'hectare en France.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : El Kadi Ihsane
Source : www.lequotidien-oran.com