Par Maâmar Farah
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Il s'en est allé l'artiste, dans la solitude et le décor blafard d'une cité de banlieue sans âme.
Bouzaâroura ! Qui connaît Bouzaâroura ' Un lieu-dit traînant nonchalamment ses petites collines verdoyantes à quelques encablures de la vieille autoroute Annaba-El Hadjar. Un centre pénitentiaire moderne a fait connaître ce nom, avant que des dizaines d'immeubles collés les uns aux autres ne viennent remplacer les riches cultures qui se pratiquaient dans cette zone fertile de la plaine d'Annaba. Brahim Bey, comme des centaines de familles, avait été arraché à son quartier natal d'El-Mhaffeur, riche vivier de traditions musicales ancrées chez une population pauvre mais cultivant avec raffinement l'art de la musique citadine. El-Mhaffeur est ce quartier mythique qui a bercé les maîtres de la musique locale à l'instar de Hassan El Annabi.
La mafia du foncier, prolongement de la Issaba algéroise, avait inventé mille stratagèmes pour déloger les habitants de ce quartier. Curieusement, personne n'avait fait remarquer aux démolisseurs qu'El-Mhaffeur n'était pas un bidonville et que la majeure partie des habitations étaient en dur. Un aménagement urbain aurait suffi pour moderniser le quartier. Mais non, l'objectif des vampires du cadastre était tout autre. Ils convoitaient cette belle assiette qui faisait face à l'immeuble envahissant de... Tliba, sur la route de Seraïdi. Leur projet était de construire des tours d'affaires et des promotions immobilières de haut standing.
En désespoir de cause, des militants écologistes avaient émis le v'u de transformer cet espace en grand jardin floral, un poumon dont a grand besoin Annaba.
Brahim Bey a quitté son quartier avec amertume. Je l'ai appelé dernièrement, il était en piteux état physique et moral. Il n'aimait pas Bouzaâroura et sa nouvelle vie et avait beaucoup de nostalgie pour son vieux quartier. Je lui ai promis de passer le voir à mon prochain voyage à Annaba. Hélas, il est parti avant cette rencontre.
J'imagine qu'il n'était pas heureux dans cette masse de béton où sont rassemblés les « délogés ». Une vie entière dans la populeuse et vivante cité venait d'être effacée d'une signature au bas d'un arrêté. Une vie faite de moments affectueux, de rencontres fraternelles, de joies et de peines partagées avec les proches et les amis, une histoire aussi de résistance à l'armée coloniale, un long parcours de combats politiques et syndicaux ; tout cela venait d'être effacé d'un trait. Quand il ouvre sa fenêtre, Brahim ne voit que le ciel livide, que le vide. Qu'il est loin cet amour de quartier avec ses matins bleus, ses cris de vendeurs de camelote, ses odeurs de sardine et de frites qui chavirent des balcons grand ouverts, ses radios qui déversent des tonnes de belles musiques sur les rues et ruelles où quelques vieillards dégustent leurs cafés en échangeant des infos sur tout et rien. Dans cette cité, Brahim Bey, suivant les pas du maître Hassan, commencera par s'intéresser au malouf. Mais, très vite, il amorcera un virage musical qui lui ouvre la voie d'un accomplissement artistique ponctué d'une riche carrière dans le chaâbi, genre qui avait beaucoup d'adeptes à l'est du pays mais peu d'interprètes. Dès les années 70, Brahim Bey s'affirme comme un artiste émérite du genre. Ses tournées à travers le pays, et notamment pour animer des galas au profit des appelés de l'ANP, lui donneront l'occasion de se frotter à son public et de mieux connaître ses goûts en la matière.
Comme tous ses collègues, Brahim Bey débutera par l'interprétation des classiques du chaâbi, une panoplie de poèmes chantés par les plus grands. Mais, dans le sillage de la révolution apportée au chaâbi par Mahboub Bati, Brahim Bey s'essaye, lui aussi, à la chanson courte et aux rythmes moins guindés. Il ne tardera pas à trouver sa voie. Le chaâbi venait de trouver son maître bônois qui, à l'instar de Bouadjaj à l'Ouest, tente d'apporter de nouvelles sonorités à cette musique typiquement algéroise. Sonorités pimpantes, rappelant le clapotis de la mer du côté de Belvédère quand la soirée s'allonge autour d'une table d'amis ou que le clair de lune polit la face inoubliable de la beauté d'un soir... Les mots sont simples mais ils disent toujours la profondeur et la sincérité des sentiments. Brahim Bey chante l'amour dans toutes ses dimensions ; il chante le bonheur des rencontres romantiques, les inconstances et la fragilité des êtres pris dans le tourbillon des relations amoureuses, les infidélités, les séparations. Sa voix si singulière a longtemps bercé le rythme des vagues dans ces cabanons isolés, elle a fait la tournée des guinguettes du littoral. Sans prétention, sans l'apparat des grands maîtres. Une poignée de main chaleureuse, un mot fraternel, une invite, une guitare qui passe par là, une derbouka et la fête improvisée se transforme en grand moment de félicité.
Après la disparition de tant d'amis aux noms plaqués au sable de ces plages bônoises où s'entrecroisent tant de destins (comme Khali Chérif, Kaddour, Hamid le Constantinois ou Hakim l'Algérois et tant d'autres), comment supporter encore le vide laissé par Brahim Bey, comment côtoyer les vagues sans la voix qui leur donnait le rythme juste ' J'imagine la grande peine de tous les amis amateurs annabis amateurs de chaâbi. J'imagine la tristesse de Aït Tahar Messaoud de Santanna (Ste Anne, mitoyenne d'El-Mhaffeur) et de tous ces créateurs et interprètes qui ont le chaâbi collé au coeur...
Adieu l'artiste, on t'aimait bien. On aurait voulu que les autorités et les médias t'honorent. Hélas, tu n'as pas la chance d'habiter près du pouvoir, des télévisions et des grands journaux. Handicap de taille, ajouté à un autre, mortel : tu es resté pauvre et humble...
M. F.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Maâmar Farah
Source : www.lesoirdalgerie.com