Annaba - A la une

Harraga ou le rêve impossible



Photo : Riad
De notre correspondant à Annaba
Mohamed Rahmani

Et ça repart. Après une accalmie toute relative qui s'est plus ou moins installée durant la période estivale, mais qui n'a pas fait long feu, les candidats à l'émigration clandestine se sont encore manifestés dernièrement à Annaba pour faire parler d'eux. En effet, rien que pour la semaine dernière, «l'embarcadère» de Sidi Salem a été remis en service par les passeurs attitrés, livrant à la mer des dizaines de harragas à destination des côtes sud de l'Europe. Il faut dire que depuis bientôt 5 ans, avec les vagues successives de harragas qui avaient entrepris le voyage, rien n'a été fait de concret pour arrêter la saignée qui touche la frange juvénile de la population, à part la répression fortement soutenue par un durcissement sans précédent des lois visant l'émigration clandestine. En aval, tout a été fait pour contenir le phénomène, renforcement des patrouilles en haute mer, dotation en équipements sophistiqués pour mieux surveiller les côtes et les eaux territoriales et contrôles stricts mais, en amont, la situation pourvoyeuse de ces bateaux de la mort n'a pas varié d'un iota. Les jeunes, sans travail et sans réelles perspectives d'avenir, se tournent vers cette solution extrême s'accrochant avec l'énergie du désespoir à cette «planche de salut», une planche qui prend la forme d'une embarcation de fortune pour braver les dangers de la mer. Pas plus tard que mardi passé, 16 de ces candidats à l'émigration clandestine, tous des jeunes âgés entre 20 et 33 ans, à bord d'une frêle felouque en difficulté, ont été interceptés par une patrouille des unités du groupement territorial des garde-côtes vers 2 heures du matin, à Ras El Hamra à 11 miles des côtes annabies. Cette intervention in-extremis des garde-côtes, qui a permis le sauvetage de ces jeunes en danger de mort, n'a pas pour autant dissuadé des dizaines de nouveaux candidats qui se préparent à affronter la mer.
À Sidi Salem, petite localité côtière à quelque 3 km à l'est du chef-lieu de wilaya, plaque tournante de l'émigration clandestine, le trafic est florissant, les passeurs sont légion et des ateliers clandestins de fabrication de barques y ont vu le jour à la faveur d'une demande sans cesse croissante. On vient des quatre coins du pays pour tenter sa chance, encouragés par les histoires de réussite de tel ou tel harrag dans un des pays du sud de l'Europe. En réalité, rares sont ceux qui arrivent à bon port, s'ils ne sont pas interceptés par les garde-côtes algériens, ils sont arrêtés par les Tunisiens ou les Italiens. Si malgré tout ils accostent, ils sont tout de suite repérés et «parqués» dans des centres en attendant leur expulsion. S'ils en réchappent, ils vivront dans la clandestinité, loin de leur pays, exploités par des patrons véreux et resteront mal vus. Certains parmi les harraga le savent mais tentent «leur chance» malgré tout. «Vous savez , nous confie un jeune contemplant la mer du haut du nouveau pont de Sidi Salem, je suis au chômage depuis 5 ans, aujourd'hui avec mon diplôme en électricité, je me débrouille dans des chantiers pour un salaire de misère. Je ne peux plus continuer comme ça, nous avons constitué un groupe d'une dizaine de jeunes et nous avons déjà payé la traversée, nous attendons juste le moment propice pour prendre la mer. Je vous le dis franchement, je sais que ce sera vraiment difficile, il se pourrait que nous n'arrivions jamais à bon port mais je tente quand même le coup et comme on dit qui ne tente rien n'a rien ; l'Algérien est fonceur, laamel ala rabi !» Sur le pont de Sidi Salem, ce sont des groupes de jeunes qui observent le large, rêvant d'une vie meilleure de l'autre côté de la Méditerranée, on entend revenir sur leurs lèvres le mot magique de «serdinia» (la Sardaigne), le point de départ d'un rêve impossible, un rêve qu'ils auraient pu vivre chez eux parmi les leurs mais hélas !
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