Algérie - Noirs d'Algérie

Villages nègres d'Algérie


Villages nègres d'Algérie
Oran, le village nègre

Cette expression familière pour ceux qui ont vécu en Algérie avant 62 -on entendait souvent parler du village nègre « ils habitaient au village nègre », « on va au village nègre »- me questionne depuis longtemps. Outre l’aspect péjoratif de l’expression, cela me semblait le marqueur d’une société ségrégationniste propre à la colonisation. D’où pouvait bien venir cette façon de désigner certains quartiers des villes algériennes ? Les recherches sur ce thème ne nous mènent pas forcément où l’on croit même si la colonisation a à voir avec ces « villages nègres ».

Le village nègre d’Oran fut créé par Lamoricière en 1845 pour éradiquer « tentes et gourbis » de la ville. Mais le cantonnement des populations indigènes avait d’autres objectifs. En rassemblant les tribus dans ce village indigène, l’administration des Domaines récupérait ainsi les espaces libérés pour les distribuer aux colons européens.

Le système colonial était d’une redoutable efficacité : on précarisait les populations autochtones pour installer à leur place des migrants à peine moins misérables que les tribus algériennes qu’on évinçait. Contrôle géographique ou installation sous contrat, les indigènes comme les colons seront les cocus de la colonisation. Les premiers dans la désespérance d’une situation qui les mènera à la révolte, les seconds dans l’attente laborieuse et acharnée d’une vie meilleure.

Le terme « village nègre »recouvre aussi d’autres pratiques choquantes mais aussi parfois inattendues. Pendant les expositions universelles, les villages nègres reconstituaient l’habitat africain, vision européenne c’est-à-dire totalement folklorique et sans lien aucun avec la réalité, où on installait des familles entières -parents, grands-parents, enfants- amenés spécialement pour créer ces zoos humains qui ont fait la honte de nos pays soi-disant civilisés. En 1930, l’appellation avait été troquée contre villages indigènes lors de l’Exposition Coloniale.

Mais les Poilus de 14-18 ont aussi utilisé cette appellation lorsqu’ils construisaient des abris de fortune faits de branchages recouverts de terre érigés en deuxième ligne à l’abri des tirs ennemis. Pendant que les gouvernements découvraient grandeur nature tous les progrès de l’armement moderne, les Poilus retournaient vivre au néolithique…

La métropole n’est pas exempte de ces villages nègres, même s’ils sont méconnus et surtout effacés des mémoires puisque les habitants mêmes de ces quartiers n’en ont jamais parlé… A la périphérie des grandes villes, dans les espaces en cours d’industrialisation, ces villages nègres ont accueilli l’immigration entre les deux guerres. Des Italiens surtout (près d’un million en 1931) mais aussi d’autres nationalités qui vivaient dans des baraquements précaires et insalubres.

Ce terme « nègre », référence directe à la supériorité blanche, nous arrive en ligne directe de l’esclavage et de tout ce qu’il a laissé dans notre inconscient même après son abolition. Les allers et retours de l’histoire -la création des villages nègres, l’abolition du décret Crémieux pendant la deuxième guerre mondiale, le mépris des indigènes arabes quand les indigènes juifs étaient naturalisés- sont là pour nous rappeler qu’il faut à chaque instant combattre la bêtise, compagne de l’ignorance…