
L’étude de la vénération de Sidi Abdelkader al-Jilani en Algérie, telle qu’elle ressort des recherches historiques, sociologiques et anthropologiques contemporaines — notamment celles publiées sur la plateforme académique algérienne ASJP — met en lumière une influence qui dépasse largement le cadre de la piété individuelle. Elle révèle un phénomène structurant, à la fois spirituel, social et politique, profondément enraciné dans la formation de l’identité algérienne et dans ses dynamiques de résistance.
À travers la Qadiriyya, confrérie soufie fondée au XIIᵉ siècle à Bagdad, s’est imposé en Algérie un modèle religieux original, capable d’articuler foi, organisation communautaire et défense du territoire.
Plusieurs chercheurs algériens, dont Kharrous Mostafa et Lwafi Soumia, s’accordent à qualifier la Qadiriyya de « mère des voies soufies » en Algérie. Cette centralité ne tient pas uniquement à son ancienneté, mais à la nature même de son enseignement.
Le soufisme d’al-Jilani se distingue par son ancrage rigoureux dans le fiqh et la Sunna, refusant toute rupture entre spiritualité et orthodoxie juridique. En Algérie, cette approche a favorisé l’implantation de zaouïas multifonctionnelles, en particulier dans les zones rurales. Ces institutions n’étaient pas de simples lieux de dévotion : elles servaient de centres d’enseignement, d’espaces de médiation tribale, de tribunaux de conciliation, et parfois de greniers collectifs assurant la solidarité en période de crise.
Les études anthropologiques soulignent également le rôle symbolique attribué à Sidi Abdelkader al-Jilani comme Sultan al-Awliya (Sultan des Saints). Cette figure de « pôle spirituel » a nourri un imaginaire collectif dans lequel le saint est perçu comme protecteur du territoire et garant invisible de l’ordre moral, particulièrement face aux invasions et aux bouleversements historiques.
L’un des apports majeurs de la recherche contemporaine réside dans l’analyse du lien idéologique et spirituel entre Sidi Abdelkader al-Jilani et l’Émir Abdelkader. Ce lien ne relève ni du mythe ni d’une simple filiation symbolique, mais d’une continuité doctrinale clairement établie.
La famille de l’Émir, issue des Hachémites de la plaine d’Eghris, tirait une part essentielle de sa légitimité de son affiliation à la Qadiriyya. Son père, Sidi Muhieddine, joua un rôle déterminant dans la revitalisation de la confrérie en Algérie après un séjour au mausolée d’al-Jilani à Bagdad. Ce voyage renforça l’autorité spirituelle de la lignée et consolida son rôle dans la société locale.
Les travaux publiés, notamment dans la revue Al-Ziyan de l’université de Djelfa, montrent que la résistance menée par l’Émir Abdelkader ne peut être réduite à une entreprise militaire ou politique. Elle s’inscrit dans une vision soufie du combat, où le Grand Jihad — la purification intérieure — est indissociable du Petit Jihad, c’est-à-dire la défense de la terre, de la dignité et de la justice. La lutte contre l’occupation coloniale apparaît ainsi comme l’extension naturelle d’un engagement spirituel.
Les recherches contemporaines convergent pour montrer que la figure de Sidi Abdelkader al-Jilani a assumé en Algérie plusieurs fonctions complémentaires. Sur le plan social, son autorité spirituelle a facilité la médiation entre tribus, favorisant leur unification, notamment sous la bannière de l’Émir Abdelkader. Cette capacité de rassemblement fut déterminante dans un contexte marqué par les divisions locales.
Sur le plan spirituel, la pratique du tawassoul — l’intercession — associée à al-Jilani a joué un rôle central dans la préservation de l’identité religieuse, en particulier face aux tentatives d’acculturation et de déstructuration coloniales. Enfin, sur le plan politique, le saint incarne une forme de souveraineté morale, distincte aussi bien de l’autorité ottomane tardive que de la domination française, fondée sur un idéal de justice, d’éthique et de responsabilité.
L’influence de Sidi Abdelkader al-Jilani ne se limite pas aux textes savants ou aux structures confrériques. Elle imprègne profondément la culture immatérielle algérienne, en particulier la littérature orale et la poésie populaire.
Dans le melhoun, le saint apparaît fréquemment sous le nom de « Lion de Bagdad » (Assad Baghdad), figure de puissance protectrice et de secours spirituel. En période de famine, de répression ou de désarroi collectif, son invocation constituait un acte de ralliement symbolique, renforçant la cohésion et l’endurance morale des communautés.
Certaines chansons populaires, dont « Abdelkader Ya Boualem », s’inscrivent dans cette tradition. Elles reprennent et adaptent des poèmes soufis anciens, dans lesquels la figure du saint est associée à la force, à la patience et à la capacité de surmonter l’adversité.
Sidi Abdelkader al-Jilani n’est pas, pour les Algériens, une figure lointaine confinée à l’histoire irakienne du XIIᵉ siècle. Il représente un ciment spirituel durable, ayant permis à la société algérienne de maintenir sa cohésion face aux chocs de l’histoire. À travers la Qadiriyya, puis à travers l’action de l’Émir Abdelkader, ses enseignements ont trouvé une traduction concrète dans l’organisation sociale, la résistance politique et la culture populaire.
Cette continuité éclaire d’un jour nouveau le rôle du soufisme en Algérie : non comme une spiritualité de retrait, mais comme une force structurante, mobilisatrice et profondément enracinée dans la réalité historique du pays.
Posté par : soufisafi
Ecrit par : Rédaction