Algérie

Réforme de l'université algérienne : la politique de la médiocrité


La réforme de l'éducation en Algérie est celle d'ambitions, de lacunes, et de réformes entamées mais non finies. Sur ce parcours, l'Algérie a connu certaines réussites: la plupart de ses enfants bénéficient d'une scolarisation obligatoire; ils sont nombreux à disposer d'opportunités pour continuer leur éducation formelle et les résultats de l'enseignement se sont un peu améliorés. Ces accomplissements sont impressionnants, surtout si l'on tient compte du point de départ des années post-coloniales. Mais malheureusement, depuis le début des années 80, cette tendance à l'amélioration a connu des réalisations compromises, particulièrement au sein de l'université qui ne parvient pas à développer les compétences nécessaires dans un monde de plus en plus compétitif. Le taux de chômage est particulièrement élevé parmi les diplômés ainsi que pour une grande partie de la population instruite, souvent employée par l'État. Par conséquent, le lien entre l'université et la croissance économique, la distribution des revenus et l'atténuation de la pauvreté reste faible. Le système éducatif actuel n'est pas prêt à affronter les nouveaux défis économiques, démographiques et financiers. Même si les investissements passés en matière d'éducation avaient donné lieu aux résultats escomptés pour le développement social et économique, l'Algérie aurait toujours besoin de restructurer son université pour être en mesure de faire face à un certain nombre de défis nouveaux. Pour l'essentiel, la problématique pour les responsables de l'université algérienne se pose de la manière suivante: Que faire maintenant que nous avons gagné le pari de la quantité? Le parcours devra adresser trois phénomènes structurels: l'importance croissante de l'économie du savoir dans le processus de développement, les changements démographiques, et les contraintes de financement susceptibles d'entraver les efforts pour répondre aux nouvelles demandes confrontant les systèmes éducatifs. Dans le monde d'aujourd'hui, la compétitivité dépend des entreprises qui emploient une main d'oeuvre éduquée, qualifiée sur le plan technique, et capable d'adopter de nouvelles technologies et de vendre des biens et services sophistiqués. En Algérie, la distribution des revenus est très mal répartie au sein des différentes couches de la société. Cependant, la distribution de l'éducation devient de moins en moins égale dans le temps. Une explication possible de la raison pour laquelle l'inégalité en matière d'éducation ne se traduit pas en une plus grande inégalité des revenus en Algérie est le taux très faible de rendement de l'enseignement supérieur. À son tour, le faible taux de rendement de l'enseignement supérieur est dû à la faible croissance économique et à l'emploi extensif dans le secteur étatique.

Les changements démographiques et l'appel aux réformes des systèmes éducatifs en Algérie vont exiger des ressources supplémentaires. Cependant, les gouvernements successifs depuis 1980 dépensaient déjà des ressources considérables dans ce secteur, et la croissance de ces dépenses a devancé la croissance économique. Par ailleurs, le financement de l'éducation par le privé reste très faible, principalement en conséquence de l'engagement de l'Algérie pour une éducation gratuite. L'Algérie dépense environ 40% de plus que d'autres pays à revenu moyen pour le deuxième cycle de l'enseignement secondaire et deux fois plus que les pays de l'Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) pour l'enseignement supérieur et en proportion du PIB par tête. On constate, qu'au fur et à mesure que la demande augmente en matière d'éducation secondaire et supérieure, l'Algérie sera tentée de transférer les ressources des niveaux inférieurs aux niveaux supérieurs d'éducation, entraînant ainsi d'éventuels effets négatifs sur la qualité de l'éducation de base.

La réforme de l'université algérienne devra effectuer des changements afin de s'adapter aux nouvelles demandes présentes sur le marché du travail et au nombre croissant de jeunes. Cependant, les ressources peuvent être limitées et des alternatives financières peuvent s'avérer nécessaires. Une nouvelle approche à la réforme de l'enseignement supérieur sera nécessaire pour relever les défis. Étant donné que les réformes passées n'ont pas donné lieu aux résultats éducatifs recherchés, les réformes futures devront être orientées vers une nouvelle approche ou un nouveau cadre, pour éviter dans le futur que la fièvre des « Harraga » au sein des jeunes diplômés n'évolue en Tsunami.

L'hypothèse fondamentale est que si la majorité des bénéficiaires des réformes arrivent à persuader les décideurs d'améliorer les politiques éducatives, les résultats s'amélioreront d'autant. À l'opposé, si l'université est conçue pour servir les intérêts de quelques-uns seulement, le bénéfice tiré de l'investissement à l'université sera distribué très étroitement. La responsabilisation des décideurs envers les citoyens peut faire en sorte que l'éducation serve mieux les objectifs les plus larges de la société.

Contre ces bénéfices, la responsabilité publique est beaucoup plus difficile à introduire, surtout dans une société comme la nôtre qui n'est pas démocratique.

Si notre pays n'entame pas rapidement des réformes en profondeur, l'asymétrie de la production de la connaissance du monde continuera, et l'Algérie sera marginalisée pour toujours. L'isolationnisme peut mener seulement à la stagnation et à l'impuissance. Le gouvernement a également besoin, de manière indiscutable, de faire des réformes pour réduire les inégalités, l'injustice et l'oppression. Les réformes de l'éducation imposées de l'extérieur de l'Algérie ne peuvent pas réaliser le changement social acceptable, car finalement elles serviront aux intérêts de ceux qui les imposent, et non pas les intérêts des Algériens.

On constate malheureusement que le progrès scientifique dans le milieu universitaire en Algérie est souvent entravé par l'isolement et un système universitaire totalement caduque et non mûr. Les promotions et la nomination des responsables dans les établissements universitaires sont très souvent basées sur la fidélité plutôt que le mérite. Les salaires des chercheurs et les enseignants universitaires doivent trouver un revenu supplémentaire. Un système excessivement bureaucratique suffoque souvent l'innovation. Le monde scientifique moderne s'épanouit sur la collaboration et la coopération partout où les talents doivent être trouvés. Il est, par ailleurs, très clair qu'il va falloir reconstruire des liens avec les scientifiques de la diaspora algérienne exerçant à l'étranger et les encourager à être en contact permanent avec leur pays. Pourquoi certains pays de la région du Maghreb et du Moyen-Orient, comme à titre d'exemple - la Tunisie et la Jordanie - ont-ils connu de meilleures performances que l'Algérie ? Les réformateurs réussissant le mieux ont intégré plus de mécanismes d'incitation et de responsabilité dans leurs systèmes éducatifs.

Une étude très récente réalisée par l'UNESCO a montré que des pays comme le Liban, l'Iran, le Koweït, la Cisjordanie et Ghaza ont connu des conflits politiques considérables depuis les années 60, et pourtant ces pays se sont montrés capables de maintenir leur place en haut de l'échelle ou parmi les pays moyens dans la région arabe. En deuxième lieu, la réussite satisfaisant les objectifs éducatifs n'a pas toujours une corrélation avec le revenu par tête. Il est certain que le Koweit obtient un résultat meilleur que le Yémen ou Djibouti. Cependant, l'Algérie et l'Arabie Saoudite, disposant de revenus par tête relativement élevés, marquent un score moindre que la Jordanie ou la Tunisie qui ont des revenus par tête plus bas. Donc, ni une situation de conflit ni le manque de disponibilité de ressources ne constituent des goulets d'étranglement aux progrès dans les réformes éducatives.



* Professeur, Université de Grenoble, France.




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