Algérie

Quant la force de l’émotion

En 1963, à la salle Pierre Bordes d’Alger, tout juste rebaptisée Ibn Khaldoun, le compositeur et chanteur Missoum, injustement oublié, donne un concert exceptionnel.

Il rentre de son exil parisien où il a contribué à poser les jalons de la chanson moderne algérienne, encadrant de jeunes interprètes qui deviendront les vedettes des années 1960. On raconte que ce soir-là, il entonna sa chanson Des roses blanches pour ma mère, l’histoire pathétique d’un jeune cireur de La Casbah. L’émotion est à son comble. Aux applaudissements se mêlent pleurs et youyous. Du premier rang, quelqu’un saute sur la scène. C’est le président Ben Bella qui annonce sine die qu’à compter de ce jour, l’Algérie ne comptera plus un seul cireur. Le lendemain, tous les cireurs sont cueillis des rues. Un programme éducatif en leur faveur est annoncé. On n’en connaîtra jamais le bilan. Mais, de fait, car il s’agit surtout de cela, l’image humiliante de ces enfants lustrant les mocassins des Européens, cette image, considérée comme symbole d’infamie, disparaît alors du pays quand elle reste courante dans tous les Sud de la planète. C’était l’imagerie coloniale qui l’avait sublimée. Sous le couvert du « pittoresque », les « yaouled » en guenilles, sortes de gavroches métissés, avaient abondamment illustré cartes postales et magazines ! Voilà que 43 ans plus tard, Rachid Bouchareb et ses complices présentent Indigènes, cette ciné-fresque dédiée aux Maghrébins enrôlés sous le drapeau français dans les grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, telle Monte Cassino où se distingua aussi un certain Ben Bella. La semaine dernière, ici même, le réalisateur racontait comment Chirac, à la fin de l’avant-première, annonça les mesures en faveur des anciens combattants des anciennes colonies, après une longue injustice, pareille à un interminable cirage. Il est peu de cas dans l’histoire de l’art où des œuvres entraînent des décisions politiques immédiates. Leur existence prouve, si besoin est, que les autorités craignent toujours, et à raison, la force de l’émotion qu’elles peuvent charrier et que, parfois, elles peuvent elles-mêmes y être sensibles. En outre, quel aveu du dysfonctionnement des institutions budgétivores censées étudier et traiter les problèmes d’une nation dans l’exercice courant de leurs missions ! D’où le soupçon immédiat de tentation démagogique ou de récupération… En l’occurrence, c’est aussi le mythe de l’artiste éternellement maudit, nécessairement rejeté, qui prend un coup. Il reste que si les pouvoirs publics écoutaient plus souvent les artistes, ils ne trouveraient sans doute pas de solutions à des problèmes aussi complexes que la balance des paiements, mais ils rendraient assurément meilleure la vie de leurs administrés en empochant au passage de sacrés dividendes d’image.


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