Algérie

Pratiques psychiatriques

Pratiques psychiatriques
Tout d'abord un mot sur notre service. Prévu initialement comme hôpital psychiatrique départemental avec quatre grandes ailes, la psychiatrie est devenue au fil des années un service ouvert au sein du CHU Tlemcen avec deux ailes seulement : un côté femmes de 20 lits et un côté hommes avec 30 lits. En dehors des psychiatres privés (07), c'est le seul service public régional de consultation et d'hospitalisation pour plus d'un million d'habitants. La consultation externe accueille 60 à 70 malades par jour sur rendez-vous ou en urgence ; elle était assurée par un seul psychiatre et trois médecins généralistes jusqu'en 2001 - consultation externe, 50 lits en interne, les expertises, les gardes etc… - notre cher psychiatre était bien servi ; il ne risquait pas de s'ennuyer. En 2002, l'équipe s'est enrichie de deux nouveaux psychiatres, deux psychologues cliniciens et un ergothérapeute, ce qui a permis d'ouvrir une consultation hebdomadaire de pédopsychiatrie et un atelier d'arthérapie (peinture, terre glaise, laine, lecture).



1 - Première crise et marabout


La folie reste une maladie honteuse pour la famille, cela demeure vrai pour toutes les couches de la société. Mais avant d'admettre que c'est une maladie mentale lors d'une première crise, on rattache tout de suite les troubles du comportement ou du caractère à un envoûtement, un sortilège, un mauvais œil… Aussi commence-t-on par emmener le malade visiter un Marabout ou Taleb ou subir une Rokia.

A) Le Marabout ou Saint (mort depuis des siècles)
est choisi pour le pouvoir dont il est investi ; nous avons remarqué que des Saints de la ville (tombeaux sous terre entourés d'une petite muraille blanche ou mausolées) sont visités pour les maladies somatiques tandis que les Saints situés en pleine campagne sont visités pour les maladies mentales. La ziara (visite) peut durer une heure ou plusieurs jours. Dans ce dernier cas la famille, voire la grande famille, campe sur place une à plusieurs semaines jusqu'à ce que le Saint l'autorise à repartir ; bien sûr on lui sacrifie un mouton une chèvre ou un coq dès le premier jour.

Notre curiosité nous a emmenés avec des collègues à aller voir près de Sidi Youcef (Saint Josef) situé à 50 km de Tlemcen. Après avoir traversé une grande forêt, nous avons débouché sur une grande clairière avec un mausolée en plein milieu. Des dizaines de familles avaient installé leurs tentes tout autour. Les malades étaient placés dans le mausolée, les femmes papotaient sous les tentes ou dansaient au rythme de la derbouka (tam-tam). Celui qui n'a pas la nia (confiance) en le saint ne guérira pas ; et on raconte beaucoup d'histoires sur des gens sans nia qui n'ont pas guéri ou qui n'ont même pas pu arriver jusqu'au Saint car leur voiture est tombée subitement en panne ou quelque chose d'autre leur est arrivé… La mise en œuvre du système de thérapie est considérée comme un acte solennel par ceux qui l'accomplissent dans un état de disponibilité et de mise en confiance (nia).
La ziara (visite) éminemment psychothérapeutique a le pouvoir d'annihiler l'angoisse des sujets malades ou en détresse dans un processus d'affaiblissement de tout ce qui est rationnel avec soumission en la toute puissance des Saints. Les femmes sont les plus ferventes adeptes de ces pratiques bien enracinées dans notre culture, cela malgré le fait que ces pratiques soient interdites par la Religion car elles représentent des traditions païennes qui s'adressaient à des statuts ou à des morts, oubliant le Créateur. Ces pratiques mettent en jeu divers éléments : la personnalité du malade, le pouvoir présumé du Saint, le trouble à traiter et le milieu social.

Le sujet en crise se trouve en situation de faiblesse et de dépendance. Le bouleversement psycho affectif engendre des réactions de peur, d'angoisse et de régression avec notamment réapparition des conduites infantiles inadaptées (dépendance à l'entourage et soumission en la toute puissance du Saint). La suggestibilité et la nia de l'entourage autant que celle du sujet sont prépondérantes, le malade en crise se présente souvent comme ayant une maladie dont l'agent agresseur vient du dehors, la dimension persécutrice est ici au premier plan : mauvais œil, envoûtement, sortilège.
Nous ne sommes pas des spécialistes du maraboutisme, mais nous avons constaté que certains troubles de nature anxieuse notamment les conversions et certaines psychoses aiguës ont bien répondu à cette thérapie et cela se comprend aisément. Au contraire, d'autres maladies mentales, notamment les psychoses résistent à ce genre de thérapie et les familles sont obligées de plier bagages et d'aller voir ailleurs.

B) Le Taleb :
ailleurs, cela peut être chez le Taleb, personnage sensé bien connaître la Religion et l'utiliser pour guérir les malades. Il peut lire des versets du Coran, il peut les écrire sur un papier et les donner à porter par le malade (talisman) ou boire l'eau dans lequel ils ont baigné. Certaines maladies cèdent, d'autres résistent. D'ailleurs certains Taleb le savent et préfèrent orienter leur malade vers un psy.

Cependant, il existe de faux dévots guérisseurs de toutes maladies et d'autres miraculés qui se font beaucoup d'argent sur le dos des malades et de leurs familles sans grand résultat, leur faisant parfois subir des supplices (coups, attouchements sexuels, brûlures…).

C) La Rokia :
enfin d'autres malades mentaux rendent visite à des imâms (savant de la Religion et qui dirigent les cinq prières dans une mosquée) qui pratiquent la Rokia (exorcisme). Là aussi beaucoup de maladies cèdent et d'autres résistent. A ce niveau il faut signaler qu'il existe beaucoup de prêtres qui pratiquent la Rokia mais au lieu de lire des versets du Coran, ils balbutient des discours incompréhensibles et seraient en contact avec des mauvais djinns (démons).



2 - Eviter le psychiatre


Certaines familles ne veulent pas reconnaître que leur proche a une maladie mentale nécessitant une prise en charge par un psychiatre. Aussi elles minimisent les troubles et préfèrent aller voir un médecin généraliste; d'autres décrètent qu'il a seulement les nerfs et vont donc voir le neurologue ; d'autres ont compris qu'il a mal à la tête et vont consulter le spécialiste de la tête à savoir l'ORL.

Enfin d'autres préfèrent aller voir le psychologue ; ce dernier est le spécialiste des gens qui ont des petits problèmes pas méchants, il ne soigne pas les fous et ne donnent pas comme le psychiatre des drogues dont notre malade va devenir dépendant à vie et qui vont l'abrutir. Mais parfois même ce pas est difficile à franchir et les parents vont demander au psychologue de venir à la maison voir leur malade, ils n'oseront pas exhiber leur proche dans un cabinet privé ou à l'hôpital.



3 - Sortie contre avis médical


Un autre cas de figure est celui de ces parents qui nous amènent leur malade en urgence et qui sont pour l'hospitalisation ou qui finissent par l'accepter mais qui après une ou deux journées reviennent demander au médecin la sortie pour aller visiter des Marabouts… En général, malgré toutes les explications du psychiatre et parfois même les menaces de ne plus reprendre le malade s'il revenait, ce sont les parents qui ont le dernier mot et le patient tout agité qu'il est, sort contre avis médical. Mieux encore, certains parents nous demandent juste une permission de quelques heures pour aller faire une visite et revenir dans la même journée.
C'est vrai que parfois on perd les malades qui sont sortis contre avis médical, mais une bonne partie, après avoir fait la tournée des Marabouts, reviennent vers la psychiatrie, et nous sommes obligés de les reprendre. Le problème c'est qu'ils reviennent dans un piteux état car les médicaments sont jetés ou n'ont pas été achetés : c'est la condition que pose le Guérisseur ou que recommandent certains Connaisseurs en Maraboutisme.

Le comble a été atteint dans un département limitrophe de Tlemcen ou un Taleb a été introduit en douce à l'intérieur du service de psychiatrie par des infirmiers, pour travailler avec un patient.



4 - Deuxième crise


Après un premier séjour complet en psychiatrie les parents comprennent en général qu'il s'agit d'une maladie mentale. En cas de rechute c'est vers la psychiatrie qu'ils reviennent.



5 - Internement pour cause de fête


Durant ces deux dernières années, une nouvelle mode s'est installée en psychiatrie : placement de courte durée pour cause de fête à la maison. En effet, à l'approche d'une grande fête qui va rassembler tous les membres de la famille et d'autres invités, les parents viennent demander un placement de leur malade (malade connu par le service) pour quelques jours, le temps de passer en paix leur fête. Plusieurs causes sont avancées : le malade risque d'être déstabilisé par le nombre d'invités, le bruit etc…, le malade risque de déranger le cours normal d'un mariage… ou peut être faut-il cacher notre malade mental à la belle famille. Mais personne ne demande l'avis du malade qui n'aime pas du tout notre luxueux hôtel et qui aurait peut être voulu aussi faire la fête.



6 - Cas sociaux et étrangers


Les deux tiers des lits du côté femmes sont occupés par des cas sociaux. Ceux sont des malades plus ou moins stabilisés, mais qui n'ont pas où aller, ou ceux qui restent car leurs proches n'en veulent plus. De temps à autre nous arrivons à placer un ou deux cas dans un Hospice de bienfaisance. Les autres cas sociaux gardent leur lit jusqu'à la mort.

Du côté homme il y aussi des cas sociaux, mais ils sont moins nombreux. Les hommes arrivent à se débrouiller à l'extérieur : les gargotes et restaurants leur donnent à manger et ils trouvent toujours un coin pour dormir. Les gens sont très aimables avec eux et leur donnent même de l'argent. Mais les femmes sont vite repérées par la police ou par les pompiers et sont évacuées vers la psychiatrie, car elles peuvent être violées ou tomber enceinte.

Parmi les cas sociaux nous trouvons aussi des malades qui viennent de loin, d'autres départements de l'Algérie voire des pays voisins. Certains malades débiles, débiles psychotisés ou déments ne connaissent même pas leur nom ou d'où ils viennent. Certains malades mentaux erraient en Algérie et se sont retrouvés chez nous ; d'autres sont mis par leurs proches dans un transport public qui va vers Tlemcen, car ils savent que dans notre ville les gens sont sympas avec ces malades.



Conclusion


Malgré les progrès de la médecine, il est à constater qu'un bon nombre de malades mentaux préfère d'abord passer par la médecine traditionnelle.

En effet il y a eu ces dernières années une bonne évolution de la prise en charge des malades mentaux. Une politique de santé mentale a été installée avec de nouvelles techniques de prise en charge notamment l'introduction de nouveaux médicaments, nouvelles techniques de psychothérapie, médecine de proximité, multiplication du nombre de psychiatres et de psychologues, information à la TV et à la radio etc…Tout cela contrastant souvent avec la persistance des croyances ancestrales et païennes.
Certains psy se demandent s'il ne faut pas réconcilier les deux tendances.


(1) Centre Hospitalier Universitaire, 13000 TLEMCEN, Algérie.


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