Reporterre a créé un nouveau calendrier: nous entrons dans l’an 07 après l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (France). Une date symbolique, que nous avons choisie pour marquer le début d’une nouvelle ère.
Reporterre vous souhaite une bonne et heureuse entrée dans l’an 07!
Pour commencer l’année sur des bases renouvelées, nous vous proposons de changer d’ère. Notre calendrier écolo révolutionnaire est à cette fin librement téléchargeable et imprimable ci-dessous.
. Téléchargez le calendrier de l’an 07! (Pour téléchargement, lien qui suit: https://reporterre.net/Bienvenue-en-l-an-07-de-l-ere-ecologiste)
Par cette initiative à la fois amusée et ambitieuse, il s’agit de souligner à quel point l’urgence écologique nécessite une bascule des imaginaires, un renversement ontologique dans notre rapport au monde et au vivant.
Les scientifiques ne cessent de le rappeler: nous détruisons les conditions d’habitabilité de la Terre à une vitesse alarmante, au point de mettre en péril notre propre survie. Les efforts à fournir pour éviter le pire nécessitent une «accélération abrupte», souligne le Giec, tandis que nos comportements perturbent le climat avec une ampleur vertigineuse, inédite depuis au moins 14 millions d’années.
S’atteler au plus grand défi de l’histoire de l’humanité mérite donc bien d’acter la fin de l’ère chrétienne. Nous ne célébrons ainsi pas le passage en l’an 2024 après Jésus-Christ, mais en l’an 07 après l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (acté par le gouvernement le 17 janvier 2018).
- Célébrer la victoire, entretenir l’utopie
Le choix de cet événement fondateur est forcément imparfait. Notamment parce qu’il s’agit d’une lutte locale loin d’avoir une portée universelle. Nous aurions aussi pu décréter l’an 53 après le rapport Meadows sur les limites de la croissance, ou l’an 80 après Hiroshima, ou une date encore plus lointaine marquant l’entrée dans l’Anthropocène…
Mais le choix de «NDDL» cumule plusieurs avantages: il s’agit d’une victoire écologiste, plus enthousiasmante qu’un événement catastrophique. La vie sur la zad a, en outre, le mérite d’être une utopie concrète où s’expérimente une autre relation au vivant, où des collectifs entretiennent les braises d’une alternative à l’organisation sociale moderne structurée autour du modèle productiviste.
C’est, enfin, une lutte pleinement ancrée dans les enjeux actuels, symbole de la répression de plus en plus violente des mouvements écologistes et qui a fait avorter un projet d’aéroport, symptomatique d’une industrie climaticide intrinsèquement incompatible avec la sauvegarde du monde.
Chaque mois de notre calendrier a également été renommé, en hommage à des espèces menacées par des projets industriels et devenus emblèmes des luttes actuelles. À l’instar du mois d’août devenu outarde, du nom de cet oiseau en danger d’extinction, menacé notamment par le projet de mégabassine de Sainte-Soline.
Les jours ont aussi leurs propres célébrations: anniversaire d’un intellectuel majeur de l’écologie, lutte ou catastrophe marquante, évocation de la vie sauvage ou du calendrier maraîcher… Ces éphémérides ne prétendent pas à l’exhaustivité et assument un tropisme français, étant entendu que cette révolution ontologique par le calendrier vise — pour l’instant — surtout notre lectorat, lequel habite principalement sous nos latitudes.
- Un combat culturel contre l’accélération
Alimentation, transports, consommation… Puisque tout doit changer dans nos modes de vie, autant commencer par la mesure du temps. Car notre rapport au temps est lui-même l’une des sources du problème. Nous ne cessons d’accélérer. Dans notre consommation d’énergie, de matières premières, d’eau et de nombreux autres indicateurs, tous les compteurs explosent dans une «grande accélération» depuis les années 1950. Or, celle-ci est parfaitement corrélée aux courbes de destruction du système Terre.
L’historien François Hartog décrit dans Chronos; l’Occident aux prises avec le temps (Gallimard, 2020) comment nous avons traversé au cours de l’histoire différents «régimes d’historicité», ou «époques de temps». L’Occident a été durablement façonné par le «temps chrétien», fondamentalement borné par la perspective du jugement dernier. Un temps suspendu, dans l’attente de l’apocalypse. Puis est venu au XVIIIe siècle le «temps moderne» qui s’est libéré de ce carcan et a ouvert l’horizon, dorénavant dominé par la promesse du progrès.
Mais depuis un demi-siècle, la «grande accélération» coïncide avec l’émergence d’un nouveau «présentisme». Le monde contemporain est dominé par une volonté d’instantanéité: seul le présent existe et oblitère totalement le passé et le futur.
«Dans ce présentisme, la notion même de durée est devenue insaisissable, presque impensable. C’est un changement profond de notre rapport au temps: dès lors qu’on n’est plus capable d’apprécier la durée, on ne peut plus hiérarchiser les enjeux et tout devient urgent», nous précise François Hartog.
Présentisme et accélérationnisme se nourrissent l’un l’autre. D’une part, parce que l’industrie capitaliste en quête d’accumulation du profit nourrit cette accélération. Elle «ne produit plus pour répondre à des besoins, mais pour maintenir la production», rappelle l’historien. D’autre part, parce que les fers de lance du capitalisme numérique, au premier rang desquels les Gafam, «vivent très bien du présentisme, puisque leur modèle économique est fondé là-dessus», notamment via leurs plateformes qui accaparent notre attention pour générer du clic et de la donnée, souligne-t-il.
- Le calendrier comme projet politique
Aujourd’hui, l’entrée dans l’Anthropocène heurte frontalement ce présentisme. L’urgence d’éviter la catastrophe écologique à l’échéance de quelques décennies, ainsi que les perspectives de provoquer des bouleversements millénaires, réintroduisent la notion de futur à ces deux échelles de temps.
Cohabitent ainsi différents régimes d’historicités incompatibles. Le présentisme continue cependant de dominer et participe de notre échec à répondre à l’urgence écologique. De ce constat a surgi notre idée de nous emparer des outils de mesure du temps, dont le calendrier constitue une brique essentielle.
Les calendriers ont souvent été déterminants dans l’évolution de la perception du temps des sociétés et ont été utilisés comme leviers de contrôle social et politique. «Le calendrier chrétien est une prise de pouvoir de l’Église sur le temps. La vie des gens était pendant des siècles réglée sur les cloches, sur le rythme des dimanches et de la succession de la liturgie tout au long de l’année», note François Hartog.
Aussi, les régimes politiques qui ont voulu instaurer une rupture radicale avec leurs prédécesseurs ont-ils souvent tenté d’imposer un nouveau calendrier. Le régime nazi s’est approprié de nombreuses fêtes et célébrations, de même que l’URSS avec son calendrier soviétique.
Mais l’exemple le plus connu, et le moins dystopique, est celui du calendrier républicain mis en place sous la Révolution française. Avec ses fameux mois saisonniers (germinal, floréal, etc.), ses décades à la place des semaines et son décompte à partir du 22 septembre 1792, «an I de la République».
Pour les révolutionnaires, ce projet s’inscrivait à la fois dans leur grande entreprise de rationalisation de la mesure (on leur doit aussi l’invention du système métrique) et dans celle de déchristianisation de la France. Mais il s’agissait également, pour la bourgeoisie révolutionnaire, d’une volonté de modifier les modes de vie pour rendre le pays plus productif: la suppression d’un nombre considérable de jours fériés religieux devait y contribuer, tandis que le remplacement de la semaine par des décades de dix jours réduisait de facto le nombre de dimanches chômés.
«Ça n’a pas du tout plu aux paysans, ni aux artisans, qui ont massivement continué à utiliser les semaines. Les noms des mois révolutionnaires, à l’inverse, ont été assez largement utilisés. J’ai même travaillé sur des lettres d’un aristocrate contre-révolutionnaire qui les employait dans ses correspondances», nous explique l’historienne Sibylle Duhautois.
- «Un calendrier peut changer nos conceptions»
Modifier le calendrier peut donc être un levier ambivalent pour influencer les mentalités et comportements. L’historien Roman Krakovský a étudié la Tchécoslovaquie communiste qui a, elle aussi, tenté de déchristianiser le dimanche en le transformant en un jour socialiste, dévolu au travail ou à la culture. Mais l’expérience a échappé au régime, les travailleurs émancipés de la messe ayant alors poussé pour revendiquer un dimanche dévolu au «temps libre», favorisant in fine les loisirs et la consommation, bien loin du projet collectiviste initial.
«Il y avait un terreau fertile dans la société pour qu’émergent ces revendications. Un calendrier peut changer nos conceptions si le contexte préalable est favorable», analyse Sibylle Duhautois.
- Une initiative symbolique
Le calendrier de Reporterre ne prétend évidemment pas à une telle destinée. Notre initiative est symbolique, d’autant plus que nous avons conservé le découpage en semaines et le nombre de jours par mois du calendrier grégorien, de manière à ce qu’une conversion facile le rende utilisable. Un calendrier écolo plus révolutionnaire pourrait probablement proposer des semaines réduites à cinq jours ou l’instauration de nombreux jours de repos pour inciter à réduire la production.
Nous formulons tout de même le vœu, pour ce début de l’an 07, que ce calendrier soit une graine de plus qui germe au sein des broussailleuses initiatives écologistes. Il n’a d’autre ambition que de célébrer le vivant et d’attiser le désir enthousiaste de renouveler nos alliances interspécifiques, de réinventer la lenteur et le rapport au temps, face au délitement de plus en plus critique du monde.
Nous vous souhaitons un bon mois d’androsace à toutes et à tous!
Photo: Le calendrier révolutionnaire de Reporterre : 12 nouveaux mois, 7 nouveaux jours ! - © E.B / Reporterre
Par Vincent Lucchese
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Vincent Lucchese - 30 décembre 2023
Source : https://reporterre.net/