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Planète (France/Europe) - A69: comment l’aménagement du territoire est devenu une «guerre intérieure»



Planète (France/Europe) - A69: comment l’aménagement du territoire est devenu une «guerre intérieure»
«Désenclaver» les territoires? Une idée qui cache surtout les intérêts politiques et économiques de l’État et du privé, explique le philosophe Jean-Marc Ghitti, alors que la poursuite du chantier de l’A69 a été entérinée par la justice.

Après trois ans de marches, de manifestations, de grèves de la faim et de la soif, de pétitions, de recours en justice relayés par Reporterre, la cour administrative d’appel de Toulouse a autorisé la poursuite du chantier de l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. En première instance, le 27 février, le tribunal administratif de Toulouse avait donné raison aux opposants de l’A69, en dénonçant ses «bénéfices très limités pour le territoire et ses habitants». Cet aménagement du territoire n’est autre qu’une «guerre intérieure», selon le philosophe Jean-Marc Ghitti.

Professeur de philosophie à la retraite, Jean-Marc Ghitti vit en Haute-Loire, au milieu des volcans (les sucs) du Velay, et s’intéresse particulièrement aux lieux et à la façon dont nous interagissons avec eux. En 2021, il a publié Passage et Présence de Simone Weil aux éditions Kimé et, en 2023, Avec et par-delà l’écologie: la Camargue, chez le même éditeur. En 2020, il s’est engagé contre les travaux d’aménagement de la RN88, en Haute-Loire (dite «la route à Wauquiez»). L’essai La Terre confisquée — Critique de l’aménagement du territoire a été écrit et publié dans la foulée, en 2025, aux éditions La Lenteur.

- Reporterre — «La Terre confisquée», votre dernier livre, s’ouvre sur une image forte: le relief volcanique du Meygal, dans le Massif central, coupé par une route, «un sillon dur et noir dans la verte campagne». D’un côté, le pays tel que les gens le vivent, le ressentent; de l’autre, le territoire, c’est-à-dire l’emprise des pouvoirs publics sur la terre…

Jean-Marc Ghitti — C’est ce que j’ai voulu montrer principalement dans mon livre: il y a une appropriation politique de la terre, aux dépens des habitants. De ce point de vue, l’autoroute A69 est un cas d’école.

Il existait déjà une route entre Castres et Toulouse [l’A680, construite en 1996] et il était possible de l’élargir pour l’adapter au trafic, ou de rationaliser un peu les choses — l’entreprise Fabre, par exemple, aurait pu décaler les horaires de travail de ses employés de façon qu’ils ne se retrouvent pas tous sur la route au même moment de la journée. Mais non, on a décidé de faire une autre route à côté, beaucoup plus large, sans supprimer la première.

On a multiplié les infrastructures sans vraiment se demander si, au vu de leur coût financier et écologique, le résultat ne serait pas plus négatif que positif. Et sans souci de ménager les milieux, avec leur vie et leur beauté propres, malgré la mobilisation des citoyens.

- De nombreux scientifiques, dont plusieurs experts du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ont pourtant critiqué cette nouvelle construction polluante, notamment dans une lettre ouverte au président en 2023, puis dans une tribune… Est-ce l’acharnement de l’État à imposer ce type de projet routier que vous appelez «guerre intérieure»?

Vous dites «acharnement de l’État», mais je crois que, dans le cas de l’A69, c’est d’abord le monde politique qui a mis la pression — les socialistes et les gens de droite notamment. Pourquoi? D’abord, je pense que les élus d’aujourd’hui, dans les grandes régions, veulent prouver qu’ils sont capables de mener à bien des projets, sans céder à la pression contraire, parce qu’ils aspirent aux plus hautes fonctions de l’État. Ils peuvent aussi être sensibles aux pressions des acteurs économiques (l’entreprise Fabre et le concessionnaire Atosca en ce qui concerne l’A69), et négliger l’impartialité de l’État ou des collectivités territoriales.

. Lire aussi: Pour sauver l’A69, le «chantage à l’emploi» du groupe Pierre Fabre (A lire sur site ci-dessous)

Par ailleurs, au niveau de l’État en tant que tel, il y a en effet toute une administration dédiée et dévouée aux grands travaux, composée de gens issus de grandes écoles qui sont pris dans un système de pensée qui les rend aveugles aux alertes scientifiques — c’est aussi cette réalité que j’ai essayé de reconstituer dans mon livre.

Ce système est né en France après la dernière guerre mondiale. À la fin des années 1940 s’est d’abord opérée une mutation, je dirais technocratique, de la géographie — elle est devenue un outil pour équilibrer le développement économique en aménageant le territoire. Dans les universités de géographie, cette tendance-là a pris le dessus aujourd’hui sur toutes les autres approches de la Terre.

Ensuite, sous la politique centraliste et autoritaire de De Gaulle, l’idée d’aménagement du territoire a été complètement intégrée au fonctionnement de l’État, avec la création d’un ministère, d’une Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale [la Datar, créée en 1963], pour le dire vite.

- Pourquoi cet empressement à aménager après la Seconde Guerre mondiale?

C’est la décolonisation. On replie toute l’activité du génie civil déployé en Afrique, dans ce qu’on appelait l’Empire français, dans l’Hexagone. Et puis le grand mot de l’époque, c’est «modernisation» ; sous sa bannière, l’État se met au service de l’industrie.

De cette deuxième étape, nous ne sommes pas sortis. Les choses se sont même compliquées avec l’administration plus lointaine de la Communauté européenne, qui raisonne en termes de schéma de développement pas très précis. Cela provoque une sorte de compétition entre les régions pour être économiquement la plus performante.

«Donner un cadre homogène aux populations, pour mieux les gouverner»

C’est ainsi que s’est imposé un regard dominant qui est celui de l’aménagement du territoire. C’est un regard technocratique, ayant pour principale intention de donner un cadre homogène aux populations, pour mieux les gouverner et unifier l’espace au service de la circulation des marchandises. Les populations ne sont pas vraiment prises en compte par ce regard; au contraire, elles doivent accepter et subir les inconvénients de cet aménagement du territoire qui leur est imposé à grand renfort de com’. C’est pour ça que je parle de «guerre intérieure».

- N’est-il pas étonnant que les populations ne se mobilisent pas davantage?

C’est vrai que la population qui réagit et proteste n’est pas toujours assez importante pour faire entendre une autre voix. Peut-être serait-ce le cas si l’on nous informait mieux, grâce à une presse informant de manière honnête, équilibrée? L’essentiel de la presse régionale, je le vois dans la région du Centre où je vis, est aux mains des grands élus. Et ne parlons pas des grandes chaînes d’information télévisuelles, qui ne rentrent pas dans les détails.

«Tout est faux, on vend du rêve»

Côté élus, il y a une sorte de rétention de l’information. Au dialogue avec les gens, ils préfèrent les stratégies de communication, pour ne pas dire de propagande. Fabriquer une route aujourd’hui, c’est aussi confectionner un objet matériel et l’opinion qui lui sera favorable. On raconte aux gens qu’on s’occupe d’eux, qu’on va vers une société qui fonctionnera de mieux en mieux… C’est l’idée de la fluidité, qui fait passer au niveau de l’imaginaire des valeurs positives, rassurantes, sécuritaires — une route à deux voies sera forcément plus sûre ! Au-delà de cet imaginaire construit par la communication, tout est faux, on vend du rêve.

- Toujours un rêve de progrès?

Le progrès aujourd’hui, c’est une idée creuse, plus personne n’y croit. On sait bien que ce sont surtout les intérêts économiques qui se cachent derrière cette idée, que tous les mots utilisés pour convaincre d’une nécessité d’aménagement, comme le «désenclavement», le «désengorgement», quand on y regarde de près, ils ne veulent plus rien dire. Tout le monde a compris par exemple que, quand on construit des routes pour désengorger, on va multiplier le nombre de véhicules: les trajets seront plus faciles, les gens vont se déplacer encore plus en voiture et ça ne résoudra rien — ça augmentera même la pollution.

- On retrouve là le paradoxe de notre époque: les citoyens sont de plus en plus sceptiques sur la marche du monde — beaucoup sont même effrayés de découvrir l’ampleur de l’empoisonnement des eaux, des denrées alimentaires—, mais ils adhèrent encore…

Parce que cela a formé un système, un système social. Même si, intellectuellement, on peut être critique, le système social conserve son inertie et cela continue à fonctionner de la même manière.

- Les écologistes sont-ils à la hauteur de la situation?

Cela dépend de quels écologistes on parle. De ceux qui participent parfois à l’aménagement du territoire dans le sens technocratique, en préconisant par exemple des mesures dites de compensation (les décideurs s’appuient beaucoup là-dessus)? Ou de ceux qui cherchent à retrouver une connaissance des milieux dans lesquels on vit, des équilibres qui doivent y être respectés, une écologie sensible, avec une dimension esthétique importante?

Pour ce qui concerne les seconds, dont je me sens plus proche, il me semble que l’important est qu’ils continuent de parler un langage qui maintienne ouverte la possibilité d’une sensibilité à la vie foisonnante qui nous entoure. Pourquoi ne pourrions-nous pas préférer une vie poétique, sensible à la vie terrestre, même si elle demande un peu d’adaptation, à une vie entièrement formatée par la technique?

Il me semble aussi que ces écologistes pourraient avoir davantage recours à la critique politique, pour montrer précisément ce qu’il y a d’inconsistant dans les idées de désenclavement, d’équipement des territoires telles que les pouvoirs publics les portent aujourd’hui — pourquoi encore des routes, mais plus de services publics?

Il faut déconstruire la pensée de l’autre si l’on veut se faire entendre à un certain moment. Parce que les décideurs, eux, pensent qu’ils sont la raison et, en quelque sorte, la seule pensée sérieuse — la sensibilité n’étant que subjectivité, sensiblerie à leurs yeux… Ils parviennent même à faire croire qu’ils sont les seuls détenteurs de l’intérêt général alors qu’ils sont au service d’une certaine idéologie du développement, aujourd’hui fondée sur des idées creuses.

- «Le conservateur n’est pas celui qui ne veut rien changer, il est celui qui veut changer le monde toujours selon le même projet», écrivez-vous dans «La Terre confisquée». Comment déjouer la manœuvre?

En proposant une conversion du regard. C’est le philosophe Ivan Illich qui a le mieux mis en évidence ce seuil à partir duquel un processus positif se retourne en un processus nocif, à partir d’où ce qui était croissance devient corruption. Pour l’instant, les mots-valeurs tels que «développement», «désenclavement» empêchent encore de le saisir, mais les gens s’apercevront de plus en plus que ce n’est plus de routes dont ils ont besoin. Il faut les accompagner en identifiant les verrous économiques, politiques qui empêchent tout changement.

Photo: Construction d'un pont au-dessus du Girou pour l'autoroute A69, reliant Toulouse et Castres. - © Antoine Berlioz / Reporterre

Par Catherine Marin

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