Algerie - Biodiversité

Planète - En Arctique, quand la pluie tombe, les rennes succombent



Planète - En Arctique, quand la pluie tombe, les rennes succombent
Espèce emblématique de l’Arctique, les rennes subissent aussi les conséquences du réchauffement. Sur l’archipel du Svalbard, l’augmentation des températures en hiver entraîne des épisodes de pluie qui affectent leur survie.

Vallée de l’Advent (Svalbard, Norvège), reportage

«Tap, tap, tap…» Une lumière bleue tamisée flotte au-dessus de la toundra enneigée à la mi-journée. En cette fin janvier, le paysage émerge tout doucement de la nuit polaire. Au pied des montagnes teintées de rose pâle au-dessus desquelles scintillent quelques étoiles, des coups sourds résonnent à intervalles réguliers. Dans la vallée de l’Advent, à quelques kilomètres de la ville de Longyearbyen, une petite douzaine de rennes broutent sous la lune, à peine dérangés par la circulation des motoneiges qui roulent sur la piste en contrebas. De temps en temps, un museau poudré de blanc jaillit, deux yeux ronds scrutent l’horizon, puis la tête chargée de bois veloutés s’abaisse et les martèlements reprennent. «Tap, tap, tap…»

«C’est ainsi que les rennes se nourrissent en hiver», explique Larissa Beumer, écologue spécialiste des ongulés et enseignante-chercheuse à l’Unis, le centre universitaire du Svalbard. S’ils doivent avant tout compter sur les réserves faites pendant l’été et arriver à la fin de l’automne en étant les plus gras possible, «ce sont des ruminants et ils doivent tout de même fourrager toute l’année pour garder un système digestif fonctionnel», précise la jeune femme, emmitouflée dans une grosse combinaison vert bouteille.

. À l’aide de leurs sabots qu’ils utilisent comme une pelle, les rennes grattent les flocons pour accéder à la végétation. © Morgan Heim (Voir photo sur site ci-dessous)

Au sol, la neige a été labourée laissant apparaître quelques tiges éparses dans un cratère. À l’aide de leurs sabots qu’ils utilisent comme une pelle, les rennes grattent les flocons pour accéder à la végétation. Ils peuvent aussi casser la glace à condition que celle-ci ne soit pas trop épaisse.

Malheureusement les épisodes d’englacement, appelés aussi épisodes de «pluie sur neige» («rain on snow events» en anglais, abrévié ROS), deviennent de plus en plus fréquents et importants dans la région. En s’infiltrant dans la couche de neige, la pluie percole jusqu’au sol gelé et forme une couche de glace qui emprisonne la végétation rase, empêchant les rennes et les lagopèdes, seuls herbivores terrestres à passer l’hiver sur l’archipel, d’y accéder.

. En s’infiltrant dans la couche de neige, la pluie percole jusqu’au sol gelé et forme une couche de glace qui emprisonne la végétation rase. © Maggie Coblentz / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

- Les hivers fondent

Car il pleut de plus en plus dans l’archipel norvégien situé à seulement 1.000 km du pôle Nord. Fin décembre, le mercure avait flirté avec des températures positives dans la ville de Longyearbyen, jusqu’à 4 °C la veille de Noël alors qu’il fait habituellement en moyenne -15 °C à cette période. En première ligne face à la crise climatique, les scientifiques estiment que le Svalbard se réchauffe 6 à 7 fois plus vite que le reste de la planète. Dans son dernier rapport publié le 2 février, l’Institut météorologique norvégien souligne que la température moyenne observée en janvier cette année à Longyearbyen a dépassé la normale de 3,8 °C.

«La famine est la principale cause de mortalité chez les herbivores dans les régions arctiques où la végétation est, par définition, plus rare en hiver et la compétition entre rennes plus grande, explique Samantha Dwinnell, écologue étasunienne spécialiste des rennes basée au Svalbard depuis cinq ans. Les épisodes de pluie sur neige avec englacement de la végétation réduisent la quantité de végétation à se partager et augmentent le risque de famine.»

. La température moyenne observée en janvier cette année à Longyearbyen a dépassé la normale de 3,8 °C. © Maggie Coblentz / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Chaque année, au printemps, Samantha Dwinnell, Larissa Beumer et leurs collègues capturent les animaux équipés de colliers GPS le temps d’effectuer une série d’examens directement sur le terrain: prise de sang, prélèvement d’échantillons d’excréments, pesée… En tâtant l’animal, les chercheuses peuvent savoir si les réserves de gras vont permettre aux faons de survire ou aux femelles de mettre bas.

Leurs résultats montrent que la masse corporelle au printemps est négativement corrélée aux événements de pluie sur neige quand la densité de population est élevée. Au printemps 2025, 302 carcasses de rennes ont été comptabilisées dans la vallée de l’Advent. Soit un taux de mortalité de 22 % sur une population locale de 1.348 animaux. Il suffisait de faire quelques pas hors de la ville pour tomber sur un cadavre se souvient un habitant.

. Au printemps 2025, 302 carcasses de rennes ont été comptabilisées dans la vallée de l’Advent. © Maggie Coblentz / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Bien que sauvage, le renne du Svalbard est assez peu farouche. On peut le voir déambuler et brouter en plein centre-ville. Avec son museau rond, ses pattes courtes, son corps trapu et sa fourrure duveteuse, il est ainsi devenu l’un des symboles de l’archipel apprécié autant des locaux que des touristes.

«On y est vraiment très attachés», reconnait Catherine Thériault, guide en motoneige. «Ils sont vraiment mignons. Dans un paysage montagneux et désertique, ils rajoutent quelque chose à l’excursion. Et quand on sait comment ils ont évolué et se sont adaptés pour vivre ici, on réalise à quel point ils sont uniques», s’émerveille la jeune Québécoise qui partage avec ses clients l’histoire et les particularités de l’ongulé installé sur l’archipel depuis 7.000 ans.

Cette sous-espèce endémique (Rangifer tarandus platyrhynchus) a pourtant frôlé l’extinction au début du XXe siècle à cause de la chasse excessive avant d’être protégée en 1925. La population atteint aujourd’hui environ 22.000 individus. «Si la pression directe exercée par la chasse a bien cessé aujourd’hui, les facteurs de stress anthropiques indirects liés aux changements environnementaux se sont intensifiés», note la chercheuse française Mathilde Le Moullec, qui a passé dix ans au Svalbard à étudier les rennes et leur écosystème avant de partir s’installer au Groenland.

. La chercheuse Samantha Dwinnell analyse la végétation pour savoir comment les rennes cherchent leur nourriture en réponse aux périodes de réchauffement au début de l’hiver. Sur le terrain, elle observe comment le régime alimentaire des rennes change en fonction des saisons et de la nourriture disponible. © Maggie Coblentz / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

- Gagnant ou perdant?

Pourtant, les scientifiques observent que les épisodes de pluie sur neige viennent naturellement réguler le nombre de rennes sur la toundra et diminuer la compétition entre individus. Car si les rennes se sont multipliés si rapidement dans les dernières années, c’est qu’ils bénéficient désormais d’étés et d’automnes plus longs et plus chauds dans un Arctique qui se verdit. Ils ont ainsi plus de temps pour faire des réserves et affronter des hivers de plus en plus courts. «Le réchauffement climatique en été viendrait donc contrebalancer les effets de l’englacement hivernal», résume Mathilde Le Moullec.

. Les rennes bénéficient désormais d’étés et d’automnes plus longs et plus chauds dans un Arctique qui se verdit. © Oriane Laromiguière / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Les rennes du Svalbard seraient-ils alors les grands gagnants du réchauffement climatique? «Certains s’en sortent bien mais la majorité d’entre eux subissent quand même énormément», tempère Samantha Dwinnell, insistant sur les grandes disparités qui existent entre les populations vivant à l’intérieur des terres de l’archipel et celles, plus côtières, comme la population étudiée par les scientifiques à Ny-Ålesund, village scientifique situé à 100 km au nord-ouest de Longyearbyen. «Ceux de la côte sont plus perdants, dit Mathilde Le Moullec. À cause du climat maritime, les épisodes de pluie sur neige sont beaucoup plus fréquents en hiver et en été le réchauffement est moindre.»

. Pour Samantha Dwinnell, les rennes arriveront à s’adapter: «Ce sont des animaux très intelligents qui réagissent rapidement aux différentes conditions de terrain. » © Maggie Coblentz / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Alors que de nouvelles pressions s’esquissent déjà dans la toundra: risques de surchauffe en été, prédation grandissante des ours polaires ou encore exposition à la pollution, les rennes du Svalbard réussiront-ils à s’adapter? Samantha Dwinnell y croit: « Ce sont des animaux très intelligents qui réagissent rapidement aux différentes conditions de terrain. Lors des épisodes de pluie sur la neige, nous avons constaté qu’ils étaient capables de se déplacer de 20 km vers une vallée où il y a moins d’englacement. Puis lorsque les conditions s’améliorent dans leur vallée d’origine, ils y retournent.»

Des comportements que la chercheuse étasunienne souhaite étudier en allant passer une année complète sur le terrain, dans une petite cabane à plusieurs dizaines de kilomètres de Longyearbyen.

. Un rennes retrouvé mort. © Samantha Dwinnell "1 / 15" (Voir photos sur site ci-dessous)

Photo: Au Svalbard, les rennes subissent eux aussi les conséquences du réchauffement climatique. - © Morgan Heim / Reporterre

Pour voir l'article dans son intégralité avec toutes les illustrations: https://reporterre.net/En-Arctique-quand-la-pluie-tombe-les-rennes-succombent

Par Oriane Laromiguière et Maggie Coblentz (photographies)

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