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Planète - Détruire le vivant, une entreprise bien rodée par les industriels



Planète - Détruire le vivant, une entreprise bien rodée par les industriels
Exploitation du bois, commerce du chocolat... Les entreprises mondiales contribuent à détruire le vivant, alors que leurs activités en dépendent. Le «Giec de la biodiversité» révèle dans un rapport d’ampleur les conséquences de ce système.

L’ensemble des entreprises de la planète dépendent de la biodiversité… et toutes contribuent à la détruire. Telle est la principale conclusion du dernier rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (l’IPBES, l’équivalent du Giec de la biodiversité), portant sur les entreprises, et publié le 9 février.

Son constat n’est certes pas des plus surprenants, mais ce rapport, fruit du travail de 79 experts internationaux pendant trois ans, a le mérite d’objectiver les conséquences effarantes de notre système économique sur le vivant, et la faiblesse des régulations en place pour les atténuer.

Quelques chiffres tirés du «résumé aux décideurs», synthèse d’une quarantaine de pages approuvée par les 150 gouvernements membres de l’IPBES, permettent de prendre la mesure de la gravité de la situation. En deux siècles, notre économie a explosé, passant de 1.180 milliards de dollars en 1820 à 130.110 milliards de dollars en 2022 (environ 998 milliards d’euros à 110 milliards d’euros).

«Le fait de ne pas tenir compte de la nature ni d’intégrer ses valeurs dans les systèmes économiques et financiers a conduit à sa dégradation», constatent les experts. Depuis 1992, ce que l’IPBES nomme les «stocks de capital naturel» (c’est-à-dire les écosystèmes et leurs ressources) ont diminué de près de 40 %. Le capital produit par l’humain (bâtiments, machines…) a de son côté grimpé, en moyenne, de 100 % par personne.

- Un serpent qui se mord la queue

Entre le mal infligé au vivant par les entreprises et les maigres tentatives d’y remédier, un écart abyssal s’est creusé. En 2023, estiment les experts, les flux financiers mondiaux ayant eu des répercussions négatives sur le vivant se sont élevés à 7.300 milliards de dollars (près de 6.100 milliards d’euros). Environ deux tiers de ces flux relevaient de financements privés, et le reste de dépenses publiques, sous la forme de subventions néfastes.

À l’inverse, seuls 220 milliards de dollars (186 milliards d’euros) de flux publics et privés (soit environ 3 % de la somme précitée) ont été alloués à des activités contribuant à la conservation ou à la restauration de la biodiversité. Autrement dit: tandis qu’une foule dynamite la cathédrale du vivant, une poignée tente de restaurer un bout de vitrail.

«Jusqu’à présent, les impacts des entreprises ont été principalement négatifs», soulignent les auteurs du rapport. Lorsque les sociétés revendiquent des «impacts positifs» sur la nature, il s’agit en réalité souvent de simples réductions de leurs effets négatifs. Lesdites conséquences sont complètement invisibilisées. Moins de 1 % des entreprises cotées en bourse les mentionnent dans leur rapport annuel.

«Toutes les entreprises de tous les secteurs dépendent de la biodiversité»

Les peuples autochtones comptent parmi les principales victimes de notre système économique. 60 % de leurs terres sont menacées par l’industrie — en particulier par le secteur minier. Les experts notent que les peuples autochtones disposent souvent de connaissances fines sur les conséquences des activités économiques sur la biodiversité, mais qu’elles sont rarement prises en considération dans le processus de prise de décision. Dans la plupart des pays, ils souffrent de structures de pouvoir «inégales», qui les empêchent de faire valoir correctement leurs droits face aux entreprises.

À terme, préviennent les auteurs, le serpent risque de se mordre la queue: «Toutes les entreprises de tous les secteurs dépendent de la biodiversité», de manière plus ou moins directe. Qu’elles exploitent du bois, commercialisent du chocolat ou détiennent un local protégé des inondations par l’existence d’une zone humide: en détruisant la biodiversité, elles mettent leur existence en danger. Cette dépendance est encore moins bien comprise (et prise en compte) par les entreprises que leurs effets sur les écosystèmes, notent les experts.

- Des changements herculéens

Inverser la tendance nécessiterait une profonde révolution de notre système économique. Les conditions actuelles sont «insuffisantes pour réaliser les changements nécessaires afin d’enrayer et d’inverser la perte de biodiversité».

Afin de recouvrer un écosystème sain, il faudrait selon l’IPBES réviser les cadres politiques, juridiques et réglementaires; changer les systèmes économiques et financiers; faire évoluer les normes sociales et culturelles… Une tâche herculéenne, qui pourrait selon eux être menée à bien via l’adoption de «modèles économiques alternatifs» — ils citent notamment la post-croissance et la décroissance —, à même de «s’attaquer aux causes sous-jacentes de la perte de biodiversité».

Les auteurs de ce rapport détaillent 100 exemples d’actions pouvant être adoptées par les gouvernements, les acteurs financiers et la société civile pour ralentir l’effondrement de la biodiversité. Le rôle de l’État apparaît comme pivot. Les experts leur conseillent de mettre en place des cadres politiques favorables à la conservation des écosystèmes, de forcer les entreprises à rendre publics les effets de leurs activités sur la nature, de financer la recherche, de mieux contrôler la publicité afin d’empêcher le greenwashing et lutter contre la désinformation…

Un programme dont la concrétisation semble incertaine, tant l’heure est aux reculs environnementaux, y compris au sein de l’Union européenne. Depuis l’adoption du paquet législatif Omnibus I par le Parlement européen, en décembre, les entreprises ne sont plus sommées de rendre des comptes sur une grande partie des environnementales commises au fil de leur chaîne de production.

Photo: La déforestation progresse grandement en Papouasie du Sud-Ouest, ici en décembre 2024, menaçant les terres ancestrales des tribus papoues. - © Handout / Auriga Nusantara / AFP

Par Hortense Chauvin

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