Algerie - Idées, débats, opinions, forums de discussion

Planète (Asie) - En Inde, un État de 25 millions d’habitants passe en 100% bio



Planète (Asie) - En Inde, un État de 25 millions d’habitants passe en 100% bio
Après un scandale sanitaire, un État du sud de l’Inde a pris la décision pionnière de se passer des pesticides. Malgré la précarité et les obstacles structurels persistants, des coopératives de fermiers tentent d’innover.

Wayanad (Inde), reportage

«Le bio, je le fais pousser pour la société et pour la planète», explique Sachithanandan, 59 ans. Cet ancien banquier a converti la ferme de sa famille au bio. Elle est nichée dans les paysages verdoyants de Wayanad, chaîne de montagnes des Western Ghats, plantations de thé sur les collines, rizières dans les vallées. «Je suis membre de la Kerala Science Society, qui a mené campagne contre l’endosulfan», dit l’homme. Utilisé pour la noix de cajou, ce pesticide a fait des générations de victimes au Kerala avant d’être interdit en 2011.

«Nous cultivons du riz, des bananes, des mangues, du café et des épices avec l’aide du fumier de vaches et d’engrais naturels», nous montre-t-il, avant d’aborder le nœud du problème. «Le gouvernement m’a aidé financièrement pour la transition; aujourd’hui, la production se stabilise. Mais à Wayanad, il n’existe pas de filière ni de magasin pour le bio, et les consommateurs ne sont pas prêts à payer plus cher. Nous devons donc vendre au même prix que les autres agriculteurs.» S’il pratique parfois la vente directe à des amis, il lui est difficile de faire grandir sa ferme.

- Un label bio coûteux

Le scandale de l’endosulfan a conduit de nombreux Kéralais comme Sachithanandan à s’interroger sur les dangers des pesticides. En 2014, cet État de 25 millions d’habitants, dirigé par la gauche communiste, a pris une décision radicale: passer au 100 % bio. La transition pour atteindre cet objectif ambitieux est plus laborieuse que prévu.

Selon le ministère de l’Agriculture, seuls 3,4 % des surfaces cultivées ont été certifiés biologiques. Un chiffre inférieur à la réalité, car un bio informel (sans pesticide et sans label), non quantifié, est pratiqué à plus grande échelle.

Sadashivan, le frère du banquier reconverti, s’est lui aussi tourné vers l’agriculture bio sur son petit terrain. À 61 ans, il s’est spécialisé dans la fabrication de compost naturel selon la méthode de Subhash Palekar, agronome indien considéré ici comme le père du bio. «C’est un engrais à base de bouse et d’urine de vache. L’urine pulvérisée sur les feuilles sert de pesticide», explique le retraité, qui fournit 170 fermiers. Là encore, c’est peu rentable. «Je gagne une centaine d’euros par mois. Si je continue, c’est d’abord par éthique.»

. Sachithanandan, 59 ans, a converti son exploitation familiale au bio, mais peine à être rentable. © Côme Bastin (Voir photo sur site ci-dessous)

Le label bio, délivré après inspection par des agences agréées par l’État indien, est coûteux: environ 300 euros par an. Dans cet État montagneux, où les exploitations font moins de 0,5 hectare en moyenne, c’est hors de portée de la plupart des agriculteurs — et même inutile, faute de pouvoir l’utiliser pour vendre plus cher. Seuls les grands producteurs qui exportent le thé ou les épices s’en acquittent.

«On rencontre de vrais obstacles: des exploitations morcelées, des coûts de départ élevés, un manque de formation, un accès limité aux fertilisants naturels, des débouchés trop faibles, des moussons qui se dérèglent», liste pour Reporterre le ministre de l’Agriculture du Kerala, P. Prasad. Il assure que son gouvernement travaille à la sensibilisation des consommateurs et au développement du marché du bio au Kerala.

«Notre but est d’éliminer les deux grandes incertitudes des agriculteurs: le marché et le climat»

Ancien militant de Greenpeace en Inde, Rajesh Krishnan, 49 ans, refuse que l’adoption du bio prenne un siècle. «J’ai vu les semences industrielles remplacer les riz traditionnels du Kerala, faire disparaître des exploitations familiales et exploser l’usage de pesticides», raconte ce militant, aujourd’hui coordinateur de Tapco, une coopérative rizicole bio et rentable. Tapco est une Farmer Producer Organization (FPO), sorte de coopérative promue au Kerala pour mutualiser les achats, les ventes et les assurances des paysans.

«Notre but est d’éliminer les deux grandes incertitudes des agriculteurs: le marché et le climat», explique Rajesh Krishnan. En Inde, les marchés de gros agricoles fonctionnent avec un Minimum Support Price (MSP), prix garanti pour chaque céréale et chaque légume. Cela assure à un grand nombre d’agriculteurs un revenu prévisible. En revanche, ces tarifs rigides condamnent l’agriculture bio. «À prix égal, les variétés aux plus hauts rendements sont mécaniquement plébiscitées par les agriculteurs», explique Rajesh Krishnan.

. La coopérative Tapco livre chez l’habitant et via Internet. © Côme Bastin (Voir photo sur site ci-dessous)

Pour court-circuiter ces MSP, Tapco utilise la vente directe et en ligne à destination de magasins et de particuliers des métropoles de Bangalore et Cochin. Les variétés de riz du Kerala peuvent ainsi être commercialisées à un prix équitable. «Le riz rouge, à haut rendement, se vend 33 roupies le kilo; les variétés plus aromatiques jusqu’à 60 roupies le kilo», illustre Rajesh Krishnan. La coopérative travaille aussi avec un centre météorologique local fournissant des prévisions pluviométriques et elle forme les agriculteurs aux enjeux du dérèglement climatique, auxquels cet État tropical est extrêmement vulnérable.

Tapco a démarré avec une dizaine d’agriculteurs en 2017; ils sont aujourd’hui 120 sur 80 hectares. Selon le gouvernement, 150 coopératives FPO se sont récemment lancées au Kerala, faisant parfois revenir dans les champs des urbains comme Rajesh Krishnan. Si toutes ne sont pas labellisées, beaucoup s’intéressent à l’agroécologie et aux variétés traditionnelles indiennes.

- Repenser la politique agricole de l’Inde

Ces modèles mutualisés et connectés permettent au bio de trouver de nouveaux débouchés, mais ne sont pas une solution miracle. Pour Rajesh Krishnan, il faut repenser toute la politique agricole de l’Inde, notamment les MSP hérités de la révolution verte des années 1970, qui favorisent la monoculture chimique. Cela ne se joue pas dans sa coopérative, ni même au Kerala.

. Dans ces rizières, la coopérative Tapco cultive des variétés locales de riz sans pesticides. © Côme Bastin (Voir photo sur site ci-dessous)

«Le pouvoir central [L’Inde est une république parlementaire fédérale dans laquelle le pouvoir est partagé entre le gouvernement central et les États et territoires] parle de bio mais investit très peu: 220 millions d’euros, contre 15,4 milliards pour les subventions aux engrais chimiques. C’est du greenwashing», estime-t-il.

Comme le Kerala, certains États ont choisi d’opérer le virage seuls, avec des résultats aussi contrastés que l’Inde, pays le plus peuplé du monde, avec plus de 100 millions d’agriculteurs. Ainsi, le Sikkim, dans l’Himalaya, a atteint le 100 % bio, mais presque uniquement sur le thé.

Avec 600.000 habitants, il peut difficilement servir de modèle. En 2015, l’Andhra Pradesh a annoncé en grande pompe passer au 100 % bio. La précarité des fermiers et des consommateurs a cependant freiné son adoption.

Photo: Ce fermier de Wayanad s’est tourné vers l’agriculture bio mais peine à s’approvisionner en engrais naturels. - © Côme Bastin

Pour pouvoir voire l'article dans son intégralité avec toutes les illustrations: https://reporterre.net/En-Inde-un-Etat-de-25-millions-d-habitants-passe-en-100-bio

Par Côme Bastin

On ne va pas vous le cacher: à Reporterre, on est inquiets.
Les gouvernements se succèdent, la confiance s’effrite, le débat public se polarise : tout semble instable.
Le vent peut tourner très vite. Et quand l’extrême droite arrive au pouvoir, les médias indépendants en sortent rarement indemnes.

Mais au milieu de la tempête, Reporterre garde le cap.
Nous refusons de céder au sensationnalisme, à la panique et aux raccourcis.
Chaque jour, nous enquêtons, nous expliquons, nous documentons avec une ligne claire: informer plutôt qu’enflammer les esprits.

Chez Reporterre, il n’y a ni actionnaire, ni propriétaire milliardaire: le média est à but non lucratif. Nous sommes financés à 98% par 1,6% de nos lectrices et lecteurs.

Concrètement, ça veut dire que:

. Personne ne modifie ce que nous publions.
. Nous ne cherchons pas à capter votre attention mais à traiter les sujets qui méritent votre attention.
. Nous pouvons laisser tous nos articles en accès libre pour toutes et tous, sans conditions de ressources.

Il n’y a pas d’action collective sans information libre.
Et c’est grâce à vous qu’elle peut exister.

👉 Un don d’1€, c’est déjà un geste fort.
👉 Un soutien mensuel nous permet d’investir, de financer des enquêtes, de penser dans la durée.

En échange de votre don, pas de t-shirt, pas d’articles réservés.
Mais un journalisme libre, rigoureux et accessible à tous, toujours.

Ça vous prendra moins de 2 minutes.
Merci 💚

Je soutiens Reporterre

Si vous en avez les moyens, choisissez un soutien mensuel. Merci.

Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)