Des rues sans lumière, des bâtiments éteints à 19 heures, des habitants obligés de rationner l’électricité... Le Kirghizstan fait face à sa plus sévère crise énergétique. En cause: la fonte des glaciers, qui peinent à alimenter une centrale hydroélectrique dont dépend le pays.
Bichkek et région de Jalalabad (Kirghizstan), reportage
Le soir, les rues sont devenues étrangement sombres à Bichkek, la capitale du Kirghizstan. Les lampadaires réduisent leur fréquence d’allumage, ou alors s’éteignent complètement après 23 heures, jusqu’au crépuscule suivant. Une nouvelle normalité à laquelle doit s’habituer ce pays d’Asie centrale, qui vit l’une des plus sévères crises énergétiques de son histoire. La cause principale: la raréfaction de l’eau, dans un pays qui n’a guère que l’hydroélectricité des glaciers pour s’alimenter en courant.
La situation est telle que, le 9 novembre, le président Sadyr Japarov a appelé ses 7 millions de compatriotes à «utiliser l’électricité avec parcimonie», et annoncé des mesures drastiques d’économie d’énergie.
Après l’extinction obligatoire des bâtiments publics après 19 heures, les cafés et restaurants ont été priés de fermer après 22 heures — une mesure vite annulée en raison d’un vent d’indignation des restaurateurs. Mais la «loi du silence», décrétée pour préserver les habitants du tapage nocturne, a été renforcée pour interdire les concerts dans les bars en deuxième partie de soirée, ce que beaucoup voient comme un moyen de rationner l’électricité. «Les artistes perdent une partie de leurs revenus, et les gérants doivent s’adapter à des décisions prises à l’emporte-pièce», se plaint une gérante d’un bar populaire de Bichkek.
. À Och, en pleine crise énergétique, les employés d’un café attendent le rétablissement du courant dans leur quartier. Le manque de capacité énergétique provoque des coupures de courant temporaires dans les commerces et les zones résidentielles, compliquant le travail des petites entreprises et le quotidien des habitants. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
. Bichkek peu allumée ce soir de décembre 2025, sous un épais brouillard de pollution liée au chauffage au charbon. La capitale occupe la troisième place dans le classement des villes les plus polluées au monde. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photosur site ci-dessous)
Les habitants de la capitale rencontrés par Reporterre ont affirmé que l’hiver exceptionnellement doux cette année a permis de ne pas brutalement aggraver les coupures d’électricité. La douceur relative du climat ne masque cependant pas complètement les conséquences du déficit énergétique grandissant au Kirghizstan, dont la production nationale d’électricité est insuffisante pour couvrir les besoins du pays. [1]
La pénurie d’énergie génère sa propre odeur: celle du charbon. Elle enveloppe chaque hiver toute la capitale, et crée un épais nuage de particules toxiques, le «smog». «Le smog est clairement une conséquence de la crise énergétique, explique Bermet Borubaeva, activiste climatique et fondatrice de l’ONG Bichkek Smog, qui sensibilise sur les effets des nuages de particules. Ce n’est pas un phénomène naturel ni une catastrophe, mais un problème de gestion.»
. Une épaisse fumée s’échappe des cheminées de la centrale thermique de Bichkek, qui tourne à plein régime, créant un épais brouillard en décembre 2025. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Faute de disposer d’infrastructures gazières, le Kirghizstan repose massivement sur le charbon pour chauffer ses immeubles. À la vieille centrale thermique du centre-ville s’ajoutent des milliers de poêles individuels qui tournent à plein régime dans les banlieues. «Les gens en ont besoin pour le chauffage», explique Goulnour Davletaïeva, masque sur le nez, qui vend du charbon en périphérie de Bichkek. La capitale occupe ainsi la troisième place des villes les plus polluées au monde.
. Un homme remplit des sacs de charbon destinés à la vente au détail. Dans un contexte où les autorités qualifient cet hiver de « plus difficile », le chauffage privé au charbon reste le seul moyen abordable de se chauffer pour des milliers de familles. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
«Ces derniers temps, nous avons davantage appris à économiser l’électricité», constate Goulnour Davletaïeva, au milieu des sacs de charbon entreposés dans son magasin. Récemment, le gouvernement a abaissé la puissance limite domestique: 3 kilowatts d’électricité, contre 5 auparavant. Concrètement: faire tourner son lave-linge en allumant la télévision ou en faisant chauffer sa bouilloire peut faire disjoncter l’installation et plonger les foyers dans le noir.
«C’est du jamais-vu. C’est impossible de vivre confortablement! Il faut tout le temps économiser… alors que nous payons nos impôts!» s’indigne Veronika, gérante d’un café du centre-ville, qui préfère taire son nom.
. L’électricité du Kirghizstan dépend principalement d’un réservoir dont l’eau se raréfie. © Louise Allain / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
- Conséquence de la fonte des glaciers
Pour comprendre les ressorts de la crise énergétique au Kirghizstan, il faut longer la plus grande rivière du pays, le fleuve Naryn, qui traverse le pays en serpentant d’est en ouest depuis ses sources dans les glaciers du Tian Shan. Dans un pays dépendant à 85 % de l’hydroélectricité, ce cours d’eau qui alimente une cascade de centrales hydroélectriques est essentiel.
Sauf que son débit se réduit d’année en année en raison du réchauffement climatique et de la fonte des glaciers, dont la surface a diminué de 16 % ces 70 dernières années. Entre les montagnes, le lit du fleuve se divise en plusieurs cours, qui ne se rejoindront peut-être plus jamais.
. La rivière Naryn et la ville éponyme, perchée à plus de 2 000 mètres d’altitude, avec une absence totale de neige en novembre 2025. Si la ville est historiquement connue pour ses hivers longs et rigoureux, les spécialistes constatent une tendance au raccourcissement de la période hivernale et à la hausse des températures moyennes dans ces régions montagneuses. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Dans son village de Kara-Dzhygash, qui borde Naryn, Talaïbek Chokogulov relève chaque jour, matin et soir, la température et le débit du fleuve depuis plus de cinquante ans pour informer la station météorologique centrale. «La période de crue cet été n’a pas été suffisante. Ce n’est pas visible ici, mais dans les régions de Batken [dans l’ouest du pays], on constate que ça s’assèche», affirme l’hydrologue depuis son atelier de mesure sur la berge du fleuve.
Cette observation est impossible à chiffrer en raison des variations naturelles entre les saisons et la présence des différents barrages et réservoirs construits le long du fleuve. Une étude publiée en février affirme cependant que le ruissellement dans le bassin du Naryn pourrait diminuer de 16 % si les glaciers disparaissent, et jusqu’à 40 % dans les hautes vallées.
. Le spécialiste kirghize en hydrométrie Talaïbek Chokogulov vérifie les relevés du thermomètre après avoir mesuré la température de l’eau de la rivière Naryn en soirée. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
À quelques dizaines de kilomètres vers l’aval, l’immense réservoir de Toktogul est alors de moins en moins rempli. Il est pourtant censé alimenter une cascade de quatre centrales hydroélectriques, dont la plus grande fournit à elle seule 60 % de la production nationale et fait vivre des milliers de personnes dans la région de Djalalabad.
«Le volume des réservoirs est inférieur de 2 milliards de m3 à celui de l’année dernière», a affirmé le président Sadyr Japarov cette année. Conçu pour stocker 19 milliards de m3 d’eau, le réservoir de Toktogul passe régulièrement sous les 10 milliards et approche désormais les 5 à 6 milliards, seuil critique en deçà duquel la centrale ne pourra plus fonctionner.
«Plus le niveau d’eau est haut, [du fait de la pression] moins on en utilise pour générer la même quantité d’électricité, explique un ingénieur travaillant dans la centrale de Toktogul, habitant la ville ouvrière de Kara-Koul, en aval de la centrale. Nous ne pouvons plus collecter assez d’eau en été. Nos voisins nous aident en hiver, et nous leur donnons de l’eau l’été. C’est un cycle infernal!»
. Canal de la centrale hydroélectrique de Toktogul où la rivière Naryn reprend son cours après avoir traversé les unités hydrauliques de la centrale. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
. La salle de contrôle de la centrale hydroélectrique de Toktogul, qui représente un tiers de la production totale d’électricité du Kirghizstan. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
. Le réservoir de Toktogul, avec les sommets du Tian Shan peu enneigés, doit alimenter quatre centrales hydroélectriques, dont la plus grande fournit 60 % de la production nationale. © Danil Usmanov / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
En effet, depuis l’URSS, le Kirghizstan, comme son voisin le Tadjikistan, sont les pourvoyeurs en eau de toute l’Asie centrale, afin d’irriguer les cultures de coton, de riz et de céréales au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Turkménistan. Un accord intergouvernemental oblige encore aujourd’hui Bichkek à fournir plusieurs milliards de m3 d’eau chaque année à ses voisins. Et cet automne, un nouvel accord a été signé, obligeant le Kirghizstan à économiser l’eau de Toktogul afin de garantir l’irrigation en 2026, en échange d’une aide en électricité kazakhe (surtout due au charbon) et ouzbèke (notamment grâce au gaz) pour passer l’hiver.
Mais la crise ne tient pas qu’au climat ni aux accords régionaux de partage d’eau. «La consommation d’électricité reste très peu régulée, explique l’économiste Rahat Sabyrbekov. Au Kirghizstan, il n’y a pas d’exigence énergétique. Les règles d’efficacité pour le logement ne sont qu’à leurs débuts et clairement insuffisantes.»
«Nous sortirons de la crise en 2028», prédit le président Sadyr Japarov, qui mise sur de nouvelles centrales hydroélectriques, notamment celle de Kambarata, ainsi que sur une centaine de petites centrales d’ici à 2030, dont plusieurs dizaines sont en construction cette année. Mais leur avenir dépend de l’eau, dont l’approvisionnement devient incertain. «Tous les modèles climatiques en Asie centrale indiquent que d’ici 2050, il ne restera pratiquement plus de glaciers, dit Rahat Sabyrbekov. Cela affecte les débits, et donc la production hydroélectrique.»
L’incertitude plane, et le boom immobilier dans le pays n’arrangera pas la situation. Selon le média indépendant Kloop, les immeubles en construction consommeront à eux seuls… l’équivalent de la production des nouvelles centrales hydroélectriques en projet. Ce qui laisse se profiler des hivers sombres au Kirghizstan.
. Pâturages d’altitude sur fond de glaciers du Tian Shan. Le glacier de Suek Ouest a reculé de 322 mètres en quarante ans et, globalement, la superficie des grands glaciers du pays a diminué de 17 % entre 1946 et 2016. 1 / 10 (Voir photo sur site ci-dessous)
Notes
[1] Rien qu’en 2024, le pays d’Asie centrale a produit 14,7 milliards de kWh, contre une consommation de 18,4 milliards de kWh.
Photo: À Bichkek, la capitale du Kirghizstan, l'éclairage public est éteint en plein décembre, une restriction stricte liée à cet hiver qualifié de « plus difficile » par les autorités. - © Danil Usmanov / Reporterre
Pour voir l'article dans son intégralité avec toutes les illustrations: https://reporterre.net/Dans-ce-pays-un-black-out-energetique-se-profile-a-cause-du-rechauffement-climatique
Par Emma Collet et Danil Usmanov (photographies)
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Emma Collet et Danil Usmanov (photographies) - 18 janvier 2026
Source : https://reporterre.net/