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Planète (Amérique du Sud) - En Colombie, la longue lutte d’un village contre l’industrie pétrolière



Planète (Amérique du Sud) - En Colombie, la longue lutte d’un village contre l’industrie pétrolière
La population de Tauramena, en Colombie, a rejeté en 2013 par référendum un projet d’exploitation pétrolière menaçant les ressources en eau de la municipalité. Mais, plus d’une décennie plus tard, la lutte continue.

Tauramena (Colombie), reportage

De la cordillère des Andes orientales aux plaines brûlantes et inondables du département du Casanare, la municipalité de Tauramena s’étend au cœur du bassin de l’Orénoque, à cheval entre la Colombie et le Venezuela, riche en ressources naturelles.

Commune devenue une zone clé de l’industrie pétrolière colombienne dans les années 1990 avec la découverte de l’un des plus grands gisements du pays, Cusiana, Tauramena a longtemps prospéré grâce à l’or noir. Une prospérité qui se fit au prix d’une dégradation progressive de ses ressources en eau.

Alors, lorsque vingt ans plus tard de nouveaux projets d’exploration ont menacé directement les sources hydriques de la municipalité, des habitants mobilisés ont convoqué un référendum. Victorieux. Aujourd’hui, le refus du pétrole tient encore, mais ils expliquent craindre un potentiel retour en arrière. Récit d’une victoire toujours fragile.

. L’entrée du champ pétrolifère de Cusiana, à la périphérie de la municipalité de Tauramena. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Routes impeccables, complexes sportifs, plus de voitures que de motos. Les redevances continuent de passer par là alors que plusieurs plateformes pétrolières sont encore en activité dans le sud de la commune, dont un centre de production de gaz.

«L’eau a commencé à disparaître»

Tauramena prospère, «mais les impacts environnementaux ont commencé à se voir et l’eau a commencé à disparaître», dit July Mendez, ingénieure environnementale, dont la famille s’est installée ici en 1994, attirée par le boom pétrolier.

. « Cette rivière était abondante. L’industrie a capté beaucoup d’eau ici », dit July Mendez. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Sur les flancs de la rivière Caja, elle s’assoit sur une pierre pour contempler le lever du jour. Le lit du cours d’eau est presque à sec. La terre est craquelée, blanchie par le soleil. On devine, à la forme des berges, le tracé ancien de la rivière.

«Cette rivière était abondante. L’industrie a capté beaucoup d’eau ici», s’attriste-t-elle. Un comble pour une municipalité dont le nom, Tauramena, signifie à l’origine «eau propre» en langue indigène achagua.

. Le niveau de cet affluent de la rivière a largement baissé à cause de l’exploitation pétrolière. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Luis Bohórquez, ancien travailleur du secteur pétrolier, acquiesce: «À l’époque, on ne parlait pas d’impact environnemental, mais d’argent. Mais dans la compagnie, on voyait bien que quand on forait trop près d’un bassin hydrographique, il finissait par se tarir.»

En 2008, alors que des rumeurs circulaient sur de nouveaux gisements situés dans les montagnes, au cœur des sources hydriques qui irriguent la municipalité, «l’inquiétude a commencé à grandir dans la population », dit Alexander Carrillo, directeur de la radio communautaire. Malgré cela, l’Agence nationale des hydrocarbures a signé un nouveau contrat d’exploration et d’exploitation avec Ecopetrol, la compagnie pétrolière d’État.

. Les machines sont toujours présentes dans le champ pétrolifère de Cusiana. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Rapidement, les habitants se sont organisés. Une première action intentée devant le tribunal administratif du Casanare a permis de suspendre temporairement les travaux que s’apprêtait à réaliser l’entreprise pétrolière.

Carrillo et Mendez ont alors fondé le Comité pour la défense de l’eau de Tauramena. En décembre 2013, cette organisation qui réunissait une dizaine de personnes s’est chargée de convoquer un référendum, un mécanisme de participation citoyenne rendu possible par la Constitution colombienne de 1991.

. Ce t-shirt était porté par les militants qui ont organisé le référendum populaire de 2013. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

«Cela nous semblait incroyable que la décision vienne du peuple, qu’il puisse prendre une décision sur les projets qui peuvent affecter son territoire, et ce, en toute légalité, insiste July Mendez. C’est un exercice de démocratie environnementale fondamental.»

Il s’agissait alors de la deuxième consultation populaire organisée dans le pays contre un projet d’extraction. «Nous avons organisé une campagne et notre candidate, c’était l’eau», se souvient Dina Heredia, conseillère municipale à ce moment-là et membre du Comité.

. « Notre candidate, c’était l’eau », se souvient la conseillière municipale d’alors Dina Heredia. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

À ce moment-là, presque tous les moyens étaient bons pour faire échouer le référendum. «Le procureur de l’époque, un ultraconservateur, faisait pression sur les conseillers municipaux afin qu’ils ne valident pas la procédure», se rappelle July Mendez.

«Cela aurait pu nous coûter la vie»

L’entreprise pétrolière a tenté de corrompre la population. Certains ministres de l’époque se sont même déplacés jusqu’à Tauramena pour convaincre les habitants d’abandonner le référendum. Pour Carillo et Mendez, la campagne est lourde de conséquences.

«Les subventions de mon média ont chuté et July, elle, ne peut même plus trouver de travail ici», raconte Carrillo. Pour July, qui reconnaît ne plus pouvoir «se balader sans crainte dans la ville», ils ont tout de même été «chanceux», dit-elle: «Dans notre pays, cela aurait pu nous coûter la vie.»

. « Les subventions de mon média ont chuté [lors de la campagne du référendum]», raconte Alexander Carrillo. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Selon le dernier rapport publié par l’ONG Global Witness, la Colombie a enregistré près d’un tiers des assassinats et disparitions de leaders environnementaux dans le monde en 2024. «Défendre l’eau et la vie ne devrait pas être si difficile, mais ça le devient quand le facteur financier influence notre façon de penser», déplore Zoraida Vallejo, fonctionnaire à la mairie.

À quelques rues de la maison communale, des enfants répètent un joropo, la danse emblématique des Llanos. Leurs pas claquent au rythme des harpes et des maracas. «On se bat aussi pour notre culture, car sans eau, nous devrions partir, et nos coutumes, nos instruments, nos danses disparaîtront», ajoute-t-elle.

. Ces enfants dansant le joropo, la danse traditionnelle de la région des plaines colombiennes et vénézuéliennes. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

La consultation fut un succès: 4.428 voix contre le projet, face à 151 voix pour. «Il y avait beaucoup d’émotions. Nous avons pleuré, nous nous sommes embrassés. C’était très intense, vraiment merveilleux, décrit la jeune femme, à l’origine du processus, encore émue. Mais une fois gagnée, il fallait la maintenir.»

Une nouvelle lutte a alors débuté. Ecopetrol a tenté d’invalider le résultat juridiquement. Le ministre des Mines de l’époque a lui aussi cherché à délégitimer la consultation, déclarant dans la presse que «le gouvernement se réserve le droit d’introduire tout recours légal approprié devant les tribunaux».

«Ils reviennent avec le même discours: l’emploi, l’argent, le développement»

Et aujourd’hui, alors que cette action a inspiré des dizaines d’autres consultations populaires partout dans le pays, la bataille juridique continue. «Nous savions que ce serait un travail de longue haleine», dit Alexander Carrillo, qui sirote une limonade de sucre de canne.

En 2021, Ecopetrol a relancé le projet destiné à l’extraction de gaz naturel. «Ils ont clairement exprimé leur intention d’intervenir à nouveau sur le territoire, en tentant de nier la volonté populaire, dénonce July Mendez. Ils reviennent avec le même discours: l’emploi, l’argent, le développement.»

. Un camion-citerne traverse le pont sur la rivière Caja. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Les études nécessaires étaient prévues pour 2022, mais elles ont été interrompues après l’annonce du président Gustavo Petro qu’aucune nouvelle exploration pétrolière ou gazière ne serait autorisée dans le pays.

«Que se passera-t-il si un gouvernement de droite arrive au pouvoir?»

Pour Alexander Carrillo, la situation demeure fragile: «Nous vivons une conjoncture particulière, avec un gouvernement de gauche. Mais que se passera-t-il si un gouvernement de droite arrive au pouvoir avec l’élection présidentielle de cette année? Tous parlent déjà de relancer l’exploration.»

July Mendez se veut elle plus optimiste: «Je crois que la communauté a compris l’importance de protéger ce lieu, y compris pour son économie du futur.»

. Représentation rupestre du Mohan, créature mythologique qui, selon la légende, serait le gardien de la nature dans la région. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Conscients que les revenus du pétrole ne seront pas éternels, les habitants de Tauramena se tournent vers l’écotourisme. Cascades, rivières, panoramas de reliefs escarpés et verdoyants, la zone regorge de paysages à valoriser.

«Notre trésor, c’est la nature, et c’est pour ça que nous développons un tourisme de conservation, explique Esther Gamba, à l’origine d’une randonnée autour des légendes de la région dans les hauteurs de la montagne. L’idée est de conscientiser les gens sur l’écologie.»

Autour d’elle, le silence se fait pour laisser les oiseaux chanter. En contre-bas, une adolescente s’immerge dans le lac du Juncal, l’un des premiers sites d’intérêts de la municipalité, directement menacé par l’appétit d’Ecopetrol. Ses longs cheveux bruns ondulent à la surface. Dans l’eau obscure, se reflète une dense végétation verte. Il fait assez frais. La jeune fille de 12 ans seulement s’inquiète déjà pour ce qu’elle appelle «son paradis». « J’ai très peur que tout ça disparaisse, souffle-t-elle. Pourquoi viendrait-on perturber cette terre?»

. Yuri. © Marina Sardina / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)

Photo: Le débit de la rivière Cusiana est plus faible qu'il y a plus de dix ans en raison des répercussions environnementales de l'exploitation pétrolière. - © Marina Sardina / Reporterre

Pour voir l'article dans son intégralité avec toutes les les illustrations: https://reporterre.net/En-Colombie-la-longue-lutte-d-un-village-contre-l-industrie-petroliere

Par Camille Bouju et Marina Sardina (photographies)

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