Surnommée «l’île de la Paix» car préservée de la guerre qui ravage la République démocratique du Congo, Idjwi souffre de l’exploitation de son sable et de son bois. Loin de Kinshasa, la population tente de réhabiliter son île.
Île d’Idjwi (République démocratique du Congo), reportage
Une terre jaune et noir, carbonisée, s’effrite sous les sandales en cuir d’Honoratha Bitwenge. La vieille habitante de l’île d’Idjwi reconnaît immédiatement l’anomalie. «Encore ces éleveurs!» s’emporte cette énergique Congolaise de 64 ans, en déambulant dans la forêt de Nyamusisi, sur les hauteurs de cette île nichée au cœur du lac Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
«Les éleveurs brûlent la forêt pour créer des espaces de pâture à la saison sèche», maugrée la femme du secrétaire à la chefferie de Mugote, le village voisin, qui compte bien faire remonter l’affaire. À Idjwi, le Code forestier interdit le pâturage depuis 2015 en raison du manque d’espace, mais cette disposition n’est pas appliquée.
© Louise Allain / Reporterre (A voir sur site ci-dessous)
Sur cette île montagneuse séparée du Rwanda par un bras d’eau douce, le couvert forestier est la première victime d’une population majoritairement agricole. Près de 300.000 personnes vivent en vase clos sur ce territoire grand comme deux fois l’île d’Oléron, où chaque hectare de terre est optimisé.
Idjwi est surnommée «l’île de la Paix» pour n’avoir jamais connu la guerre qui fait du Congo oriental l’un des territoires les plus dangereux de la planète depuis plus de trente ans, préservée par sa situation géographique reculée et l’absence de résistance dans la population locale. Avec ses dizaines de kilomètres de côtes escarpées longées par des pirogues paisibles, le tableau semble proche de la perfection. Il pourrait l’être si l’empreinte de l’homme ne le ternissait pas autant.
- Opérations de reboisage
Depuis 2018, Honoratha Bitwenge, également fondatrice de l’association Berhu («Sœur, sauve-nous», en kihavu) s’acharne à reboiser son île, plantant une moyenne de 800 arbres par semaine avec l’aide des 25 femmes de son association. Leur but: œuvrer à l’autonomisation financière des femmes de Mugote par l’exploitation durable du bois en plantant un ou plusieurs arbres pour chaque arbre coupé, à l’heure de la quasi-disparition de la ressource sur Idjwi, deuxième plus grande île lacustre d’Afrique.
À quelques kilomètres, sur une colline voisine, la sexagénaire aperçoit une autre atteinte à la forêt: une coupe rase, scène tristement ordinaire. Deux jeunes pygmées batwa font du makala, un mot lingala pour désigner le charbon de bois. Parmi eux, Mustafa, 25 ans, étouffe avec de la terre des troncs fraîchement découpés en suivant le processus de transformation du bois en charbon.
. Une coupe rase destinée à la production de charbon, dans le sud de l’île d’Idjwi. © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Auparavant, les ancêtres de Mustafa habitaient la forêt que lui et son compagnon débitent. «Je sais que je suis en train de détruire l’environnement, mais nous replantons, se justifie le jeune Twa avant de trancher: De toute façon, je n’ai pas d’autres opportunités.» Le makala représente une manne financière importante pour cet insulaire qui en tire l’équivalent de 90 dollars (77 euros) par mois, alors que le salaire mensuel moyen oscille autour de 20 dollars (17 euros).
. Deux Pygmées sur une installation permettant la fabrication de charbon de bois. © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Depuis des décennies, Idjwi joue le rôle d’usine artisanale de la région, en matière de charbon de bois, mais aussi d’extraction de sable destiné à la fabrication de briques, au préjudice de son sol. Chaque semaine, des barges quittent l’île chargées de plusieurs centaines de tonnes de sable vers les marchés du bâtiment de Goma, de Bukavu et du Rwanda voisin. Une partie est directement transformée en briques dans les vallées sablonneuses de l’île, comme celle de Kikuko, dans le sud, où serpente l’une de ces rivières rongées par la main humaine.
- L’industrie des briques grignote les vallées
Le matin, aux aurores, un cortège de femmes descend pieds nus le lit de ce large cours d’eau, le dos courbé par le poids d’une cinquantaine de briques. Ces transporteuses tirent de leurs allers-retours l’équivalent de 2 euros par jour. Ainsi, à mesure que les villes voisines s’agrandissent grâce au sable d’Idjwi, l’île perd du terrain et, dans le même temps, ses dernières forêts.
. Les fours à briques s’alignent sur les rives creusées de la rivière Kikuko. © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
La transformation du sable en briques nécessite, elle aussi, une grande quantité de bois. Bigirimana Bidugu, un briquetier de 49 ans, supervise deux des six fours à brique qui s’érigent en cette mi-octobre sur les berges de la rivière. «Un four contient près de 50.000 briques. Pour les cuire, il nous faut brûler entre 40 et 60 stères de bois», explique le responsable, qui attend depuis quelques jours une livraison pour cuire un tas de briques fraîches.
«En raison de la pénurie de bois, nous devons nous approvisionner de plus en plus loin, jusque dans les jardins des particuliers, dit le briquetier, qui aimerait reboiser l’équivalent de ce qu’il consomme. Malheureusement, je ne possède pas assez de terre.»
Inondations, éboulements de terrain, raréfaction du poisson… les conséquences de l’extraction du sable se répercutent d’abord sur une population marquée par la pauvreté et dont le quotidien dépend en grande partie des récoltes et des bienfaits du climat.
«C’est à nous, les jeunes d’Idjwi, de bâtir l’île dans laquelle nous voulons vivre»
Livrée à elle-même, sur cette terre oubliée des politiques nationales, à 2.500 km de route de la capitale, Kinshasa, une nouvelle génération se lève, constituée de jeunes, de femmes, de journalistes locaux et de curés, soucieux de prendre en main leur destin. La radio communautaire d’Idjwi, le média le plus écouté de l’île, diffuse chaque mercredi une heure de sensibilisation à l’environnement. Les églises et les écoles se font les relais communautaires de ces messages.
Depuis 2021, dans le complexe scolaire Kiniabuguma d’Idjwi Sud, chacun des 250 élèves doit planter au moins cinq arbres par an. Le responsable scolaire estime à 40.000 le nombre d’arbres mis en terre depuis le lancement du programme.
Afin d’éviter de créer des espaces de monoculture, les insulaires tentent de varier les espèces d’arbres plantés, mais la diversité reste faible, avec essentiellement des arbres à croissance rapide, comme l’eucalyptus, le cèdre ou le cyprès. S’il est trop tôt pour évaluer l’efficacité de ces replantages en matière de lutte contre l’érosion, les habitants ont déjà prouvé que l’opération n’était pas qu’un effet d’annonce. L’association Berhu est active depuis 2018, les prêtres de Kashofu et les écoliers de Mugote depuis 2021.
. Des élèves du complexe scolaire Kiniabuguma participent à une opération de replantage d’arbres. © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Ce jour-là, avec quatre autres camarades, Awezaye Kasole, 16 ans, transporte un arrosoir vert rempli à ras bord jusqu’au potager où germent des centaines de pousses d’arbres. «Je sens que ma génération prend conscience de l’urgence. C’est à nous, les jeunes d’Idjwi, de bâtir l’île dans laquelle nous voulons vivre», affirme l’élève, qui s’est sensibilisé à travers la radio communautaire et les pertes de récolte dues à l’érosion des terres de son grand-père.
- Exploiter le bois «de manière durable et intelligente»
À quelques kilomètres de là, une vingtaine de femmes munies de pelles-bêches pénètrent dans le potager garni du couvent des prêtres de Kashofu. Elles ont répondu à l’appel à reboiser les berges du village, lancé chaque dimanche à la fin de la messe. Vêtue d’un pagne coloré noué autour de sa taille, Siuzike Bizimungu s’empare de deux plants d’arbre dans la pépinière des curés pour les planter 100 m en contrebas, en face de l’immense lac Kivu.
. Des femmes du village de Kashofu venues participer au reboisement des berges du lac Kivu. © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous))
«Avant, je voyais l’arbre comme un moyen de bâtir nos maisons ou de cuisiner, raconte l’agricultrice et mère de huit enfants. Je sais maintenant qu’il protège nos récoltes de l’érosion. J’en ai planté tout autour de mes champs.» En retrait, l’abbé Justin supervise le chantier participatif, qui mobilise chaque mois plusieurs centaines de femmes bénévoles. «Il y a trois ans, quand nous avons lancé ce programme, tout ce que vous voyez là était rasé», indique-t-il en pointant du doigt les berges du village, aujourd’hui couvertes par un jeune sous-bois.
En contrebas, le port artisanal de Kashofu laisse apercevoir le spectacle de bateliers chargeant des stères de bois à destination du continent. «L’idée n’est pas d’arrêter l’exploitation du bois sur Idjwi, ni de priver une population fragile d’opportunités, explique l’homme d’église, mais plutôt de parvenir à exploiter la ressource de manière durable et intelligente. J’ai bon espoir quand je vois qu’aujourd’hui, les gens trouvent un intérêt écologique et économique à reboiser ce qu’ils coupent.»
«Un beau jour, nous n’avions même plus assez de bois pour construire nos cercueils»
L’intéressement se fait justement ressentir dans la forêt de Nyamusisi, aux côtés d’Honoratha Bitwenge. Ce matin-là, l’une des planteuses du groupe, Francine Kamanzi, a marché trois heures depuis le village de Mugote pour participer au reboisement d’une parcelle de l’association destinée à l’exploitation durable du bois. «Il y a quelques années, nous nous servions dans la forêt sans réfléchir. Un beau jour, nous n’avions même plus assez de bois pour construire nos cercueils…» se remémore l’agricultrice, qui reboise aujourd’hui son île avec frénésie.
. Honoratha Bitwange a fondé l’association Berhu (« Sœur, sauve-nous », en kihavu). © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
La mère de famille sait qu’un jeune tronc peut être revendu jusqu’à 10 dollars (8,5 euros). Alors elle creuse, plante, graine après graine, sans discontinuer. Une lueur d’espoir anime son regard. «À moi seule, depuis 2018, j’ai planté près de 2.000 arbres, s’enthousiasme la bénévole. Ce sera mon héritage.»
Photo: Sur l'île d'Idjwa, dans l'est de la République démocratique du Congo, les opérations de replantage d'arbres se multiplient après des années de déforestation. - © Paloma Laudet / Collectif Item / Reporterre
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Par Théodore de Kerros et Paloma Laudet (photographies)
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Théodore de Kerros et Paloma Laudet (photographies) - 4 Janvier 2026
Source : https://reporterre.net/