Algérie

On sacrifie bien à la zizanie


Jeu d'adulte, elle tend de plus en plus à se généraliser, à se normaliser et à être admise par tous. Ça amuse parfois même le chef; elle se pratique dans les hautes sphères, au niveau intermédiaire et dans l'établissement public le plus reculé du territoire national.La discorde, c'est son nom, mine tous les rapports humains; on lui sacrifie la réserve déontologique, l'intérêt général et parfois même sa propre dignité. On s'inscrit volontiers dans une sorte de harem où l'on se place sur l'échelle des favoris (tes); l'ascension se fera au gré du sacrifice consenti.Lors des staffs de haut rang et si le protocole n'affecte pas préalablement les sièges, on se présentera le premier pour être le plus proche du gourou, dans son champ visuel et dans le meilleur profil. A l'entame de la rencontre, encore debout les bras le long du corps, on prendra le soin déférent de ne s'asseoir qu'après le chef, en faisant toutefois un perceptible bruit de chaise, pour marquer sa présence. Un éternuement ou une quinte de toux seront les bienvenus pour faire remarquer qu'on relève de maladie. Un gros registre trônera ostensiblement devant le cadre modèle qui sera le seul à tirer une calculatrice, un calendrier ou même un briquet même s'il est non fumeur, ça peut toujours servir. N'ayant rien à offrir de tangible, il offrira un multiservice. Sa colonne cervicale fonctionne à merveille, elle peut aller jusqu'à la prouesse giratoire. Les hochements de tête de bas en haut seront destinés au chef, les latéraux accompagnés d'une moue des lèvres seront généralement destinés aux collègues, le revers de main balayeur aux subalternes. Si le chef est indisposé par une quelconque nuisance, notre courtisan sera le premier à faire le geste de vouloir la supprimer, fenêtre à ouvrir ou à fermer, palabre extérieure à faire taire ou tout autre chose qui dérange.Quand un de ses collègues bute sur une difficulté d'exécution d'une tâche, il se proposera pour trouver la solution, connaissant par avance les voies et moyens à utiliser pour y parvenir. Plus tard, c'est au collègue de lui courir après pour le remède promis. Et si par malheur il est chargé de la guidance de la problématique, ce sera carrément la vassalisation du confrère. Au cas où une tâche est confiée en binôme, on mettra un certain temps, comme dirait un défunt humoriste français, pour trouver un terrain d'entente. Les joutes auront immanquablement lieu dans le bureau du supposé proche du centre décisionnel. Cette gradation à est à l'image d'une mercuriale, il y a des hauts et des bas. La fonction prime le grade, maxime précédemment militaire, a déteint sur la vie civile et notamment administrative. Le savoir et la connaissance se sont aplatis sous le rouleau compresseur des organigrammes des fonctions supérieures et des postes spécifiques. Nombres de chercheurs et de techniciens ont opté pour une fonction dirigeante; ça donne du pouvoir et surtout beaucoup de considération. Les fonctions les plus briguées sont celles des finances et de la gestion des ressources humaines.L'on remarquera aisément, au niveau aussi bien central que local, que la fréquentation des services techniques est beaucoup moins dense que celle des services de « souveraineté ». Les bonnes grâces du décideur ont toujours des retombées avantageuses sur la carrière.La sujétion n'est souvent pas consentie à la hiérarchique immédiatement supérieure, elle serait plutôt accordée aux éléments les mieux placés sur l'échiquier ascensionnel. Les chefs de service du matériel et du parc automobile ont une influence telle qu'ils peuvent ajourner une activité ou la mettre en péril sans en rendre souvent compte.La cooptation et le protectionnisme minent tous les rapports, il peut même exister une omerta spécifique à chaque secteur d'activité. Il est des fonctions statutairement modestes, chauffeur et secrétaire particulier, chargé du protocole, huissier de cabinet, mais dont les charges sont anoblissantes. En pole position, ces éléments sont approchés avec beaucoup d'égards; s'ils n'ont pas de faveurs particulières à accorder, ils peuvent du moins être nuisants. Une secrétaire particulière peut humilier un cadre en « oubliant » de l'annoncer ou en accordant la priorité à son « rival » attitré ou à son propre subalterne et ce sera le pire des mépris. Ils ont la priorité dans les services et on répond promptement à leur sollicitation; l'éthique collégiale en prendra un coup, mais tant pis, ce sont là les règles du jeu communément tolérées et acceptées.En ce qui concerne le niveau horizontal ou collatéral, c'est là et précisément là que se nouent et se dénouent les écheveaux. On s'y fend la poire quand l'un des collègues a été vertement malmené à l'étage dominant. Il constituera le sujet de prédilection entre les savonnages des briefings hebdomadaires.Malheur au collègue respectueux des bons usages de préséance, de port et de langage. Ses sobres interventions ou ses rapports documentés seront vus d'un mauvais oeil. Il leur sera reproché leur connotation stylistique et surtout l'absence de niaiserie coutumière. On nivelle par le bas. La faune se constituera autour généralement du doyen ou du vétéran carriériste, elle se subdivisera en groupuscules aux intérêts communs. Le profil ne comptera plus, des « mariages » hybrides que rien ne prédestinait, se constitueront au gré des contingences. Une récurrente espièglerie écolière s'emparera du collectif qui tombera inconsciemment dans le piège d'un candide infantilisme. Qui sera le premier à rapporter au maître la meilleure copie ? L'antique « bon point » est sublimé et vogue la galère !Le service ou le petit travail demandé par le chef passera avant tous les chantiers d'intérêt général; quant à celui du collègue, il ne revêt aucun caractère urgent pour être traité de si tôt. Le collègue fera plusieurs rappels pour l'obtention d'éléments constitutifs d'un travail commun dont il est le chef de fil; il n'a généralement aucun moyen de coercition pour l'obtenir sauf s'il use de la dénonciation.Et là le « milieu » a déjà tracé ses lignes rouges. Le public usager, lui, il n'aura qu'à patienter, cela fait partie des us administratifs qu'il subit en silence et sans recours. Cette revue digne de la commedia dell'arte, certes caricaturale, n'est pas loin de la triste réalité que vit notre administration. Il est des oasis de bonheur où l'on trouve d'honnêtes fonctionnaires rompus à la chose publique mais très souvent marginalisés. Mémoire d'institution, ils ne sont même pas consultés, ils végètent dans de miteux bureaux sentant le vieux papier, frimés par les jeunes loups aux ambitions gloutonnes. Après avoir vainement attendu une éclaircie pour une sollicitation professionnelle, ils ont quitté le temple sur la pointe des pieds et en silence. L'on n'aura même pas fait attention à leur départ. Cette machinerie bruyante, coûteuse, donne l'impression de ne travailler que pour son propre compte. Il est des situations où tout un groupe de personnes est désigné pour une tâche qui ne pourrait relever que d'une seule compétence, celle-ci ne sera que partiellement ou pas du tout accomplie. Le moindre petit écueil sera le motif à avancer pour justifier l'échec, la remise en cause de l'incapacité professionnelle n'effleurera même pas l'esprit. Gare à celui ou à celle qui demandera des comptes. Demander réparation ou même compensation relèvera de l'hérésie. Que de personnes munies pourtant de convocation ou de rendez-vous fermes pour un entretien se sont entendu signifier, après une longue attente, de revenir un autre jour. Mesure-t-on les désagréments moraux et matériels que vivent les usagers de prestations, le plus souvent mal exécutées sinon inopérantes, et venant souvent de très loin ? Les réunions sont le premier motif de renvoi des affaires. Elles sont souvent inopportunes quand elles se déroulent la matinée et exagérément spontanées quand il n'existe pas d'organisation du travail. On peut sévir à sa guise dans l'exercice de sa fonction, mais au moindre retour de manivelle, c'est le retranchement dans la victimisation. On prendra l'entourage à témoin, on fera étalage des services rendus à l'institution. En cas d'insuccès et c'est souvent le cas, la disgrâce faisant partie du jeu de scène, constituera la tombée de rideau. L'évocation tardive des déboires et tares du chef, ne servira à rien, la comédie est à plusieurs actes...

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