
Par Kamel Bouslama - El Moudjahed
Ces dernières années, l'on assiste de plus en plus à la publication de témoignages et de mémoires élaborés ou dictés par des actrices de la guerre de Libération nationale. Il s'agit là d'un phénomène des plus heureux qui témoigne d'une libération de la parole de ces actrices, libération qui s'est accélérée à partir de l'année 2014, coïncidant avec le 60e anniversaire du déclenchement du mouvement d'émancipation, le 1er novembre1954.
L'originalité de ces témoignages réside dans le fait qu'antérieurement, peu de récits sont consacrés au rôle et à l'engagement des femmes dans les guerres, dans les mouvements de libération et tout particulièrement dans celui de notre pays. Ici le mérite de Nora Hamdi consiste à sauver pour nous de l'oubli le souvenir de certaines de ces femmes dont le dévouement sans limites avait pourtant contribué à libérer l'Algérie. C'est dans ce contexte, au demeurant, qu'on peut replacer son roman portant sur le témoignage de sa mère, alors maquisarde dans un village de Kabylie.
Si l'on se base sur les échos recueillis auprès des médias tant nationaux qu'étrangers, on remarquera que La maquisarde fait plutôt bonne figure dans cette catégorie. Dans le texte, les étapes de l'engagement de la mère de Nora Hamdi sont retracées, explicitées. Nous sommes au début de la guerre de Libération en Kabylie, et l'héroïne, à travers la plume de l'auteure, situe d'emblée les injustices criantes dont sont souvent victimes ceux qu'on appelle alors les « indigènes » : « Comme la plupart des enfants de mon entourage, je ne suis jamais allée à l'école. Elle n'existe pas pour les enfants de la région (&hellip) L'école est pour les enfants de colons. Pas pour les Algériens. »
Aussi La maquisarde, c'est, pourrait-on dire, la sincérité faite femme. Et, d'entrée de jeu, l'on est rassuré sur la nature même de ce que la mère de Nora Hamdi va dire &mdashpar l'entremise de sa fille qui a mis sa plume à sa disposition&mdash, sur sa totalité affective et rationnelle à la fois, sur sa force de caractère, sur la puissance d'évocation dont seuls peuvent se prévaloir les êtres sans calcul, sans arrière-pensée ni ambition quand il s'agit de relater un fait. Nora Hamdi écrit pour sa part :
« Jusqu'au bout, j'ai écouté ma mère se confier. Comprendre cette guerre si particulière était crucial. Ne pas oublier les mortes, les disparues, les engagées, les prisonnières, les torturées, les maquisardes, les militantes. Toutes ces femmes qui se sont battues pour la liberté. Parler de cette partie de la France qui ne s'est pas trahie. Raconter ces Français qui soutenaient la cause.» « N'ayant pas vécu cette guerre et étant la fille d'une mère qui l'avait vécue, il m'était important de recomposer l'histoire de ma mère avec des mots qu'elle n'a jamais pu écrire. Un savoir dont elle a été privée. Ma mère a toujours vécu son illettrisme comme une honte dans laquelle elle ne voulait pas me voir vivre. Ce savoir dont elle avait été privée, je l'ai saisi en prenant conscience de son prix, celui de la liberté. Si je suis libre, c'est grâce à ma mère. Voir une femme privée de savoir et de liberté est la plus grande des souffrances. La seule chose que je pouvais faire pour ma mère était de lui rendre la parole à travers moi. Raconter cette jeune fille courageuse qu'elle a été et qu'elle restera toujours. »
Un vécu tourmenté, des non-dits et des souffrances tues
Et, de tout cela va découler aussi une impression de fraîcheur qui, peu avant la fin du roman, nous restitue miraculeusement un pays dont on désespère de retrouver l'algérianité perdue dès l'année 1962. C'est-à-dire au moment où on s'attendait à ce que l'Algérie se « récupère » avec un « plus » : celui de l'indépendance destinée à mettre en valeur les acquis anciens grâce aux acquis nouveaux autrement dit la contribution effective des femmes au combat libérateur, à l'image de la mère de Nora Hamdi. Ici les termes de l'auteure, par endroits teintés d'amertume, résument pour ainsi dire toute la trame de son roman, basé principalement sur le vécu tourmenté de sa mère, sur ses non-dits et ses souffrances tues : « Maintenant que je connais son passé, je me demande si, dans son jardin secret, elle pense souvent à Elias. Par pudeur, je n'oserai jamais lui parler de lui. Par respect, personne n'a jamais abordé le sujet d'Elias, son fiancé, son grand amour perdu. Elle a été privée de son grand amour, mais personne ne peut lui enlever son combat pour la libération de l'Algérie, qui reste sa victoire pour toujours. Mais dans cette victoire, je ne peux pas oublier le combat de ces femmes qui sont mortes et celles qui se sont sacrifiées. »
Et Nora Hamdi de s'interroger à juste titre sur les suites officielles plutôt timides réservées à cet engagement féminin considéré pourtant comme incontestable :
« Je me demande toujours ce qu'elles ont ressenti lorsque, après s'être battues au même titre que les hommes, à l'indépendance, leurs droits n'ont pas été les mêmes que les hommes, comme ils auraient dû l'être. Je me demande toujours pourquoi la position des femmes n'a pas changé. A part quelques figures d'Algériennes de milieux élevés et lettrés, ayant eu plus de liberté, les autres, en majorité à cette époque, rien n'a changé pour elles. La violence de voir leurs droits inchangés après l'indépendance a dû être terrible. Retourner derrière les fourneaux, position qu'on avait choisie pour elles, devait être incompréhensible. C'était comme nier leurs combats, leurs engagements, leurs souffrances (...).» Ainsi Nora Hamdi s'est employée à sa façon, c'est-à-dire avec modestie et beaucoup de pénétration d'esprit, à cerner les réalités idéologiques, humaines et militantes de cet engagement. C'est dire aussi combien, au fil de son récit, ces tranches de vie portent la marque des valeurs de tout un peuple dans ses rapports avec les autres, dans ses attitudes devant la souffrance, l'exil ou la mort. Rien de ces détails d'un comportement détendu, tolérant, ferme, sous-tendu par une volonté de vivre et de défendre son pays, de se montrer juste et mesuré dans ses relations avec autrui : rien de tout cela n'est étranger à une éthique algérienne fidèlement reproduite, ressuscitée au fil de ces souvenirs. Le lecteur, en parcourant ce témoignage circonstancié et riche en péripéties de toutes sortes sur la résistance de la femme algérienne et sa contribution efficiente au combat libérateur, aura sûrement l'occasion de mieux connaître les réalités ignorées ou tronquées relatives à l'Algérie des années de lutte contre le colonisateur français, et au martyrologe de la guerre de Libération jusqu'à l'indépendance.
La maquisarde, roman de Nora Hamdi, Editions Sedia, Alger 2014, 144 pages
 
Bio-express
Artiste, romancière et réalisatrice, Nora Hamdi est née le 26 avril 1968. Elle est l'auteure de quatre romans : « Des poupées et des anges » (2004), « Plaqué or » (2005), « Les enlacés » (2010) et « La couleur dans la main » (2011). Le roman « Des poupées et des anges » a été adapté au cinéma en 2008.
Posté par : litteraturealgerie
Ecrit par : Rédaction