Algérie - Mohamed BELOUIZDAD

Mohamed Belouizdad, le «Che» algérien



Mohamed Belouizdad, le «Che» algérien


Mohamed_BelouizdadMohamed Belouizdad n’est pas n’importe qui. Titulaire du brevet supérieur, équivalent du baccalauréat, ancien secrétaire dans les services de la Direction des affaires indigènes au Gouvernement Général français à Alger, proche collaborateur du Directeur Augustin Berque, l’homme a acquis, après une solide instruction générale de base, une formation politique à toute épreuve.

Mohamed Belouizdad se présente à cette époque comme une figure centrale parmi les leaders de la jeunesse radicale. En quelques mois, il fera de la Section Jeunes de Belcourt, un quartier populaire de la capitale, dont il prend la tête en 1941, une machine redoutable au service du Parti en matière de sécurité et de discipline. C’est déjà l’époque des «Durs», comme Mohamed Taleb, Mustapha Abdelhamid, Ouali Bennaï, Ahmed Bouda, Mustapha Dahmoune, Ahmed Haddadou, Mohamed Bouabbache, Rabah Zahaf, Abdelkader Bouda, Mohamed Henni et Abdelkader Taghit, sans compter Ahmed Mahsas, M’hammed Yousfi, Hamouda Laarab, M’hammed-Bacha Tazir, qui ont accompagné le parcours de Mohamed Belouizdad.

En revanche, la Direction prend ombrage de leur publication secrète, El Watan. Produite sous forme tout à fait artisanale, en copiant, faute de mieux, ses articles au carbone, la publication inquiète en effet les militants adultes, échaudés par les vagues de répression successives et l’interdiction de l’organe officiel du Parti depuis 1939.

Quand le militant Abdesselam Habbachi le rencontre pour la première fois à l’occasion d’un rassemblement restreint des militants, organisé par le responsable départemental, l’apparence et l’allure de ce leader algérois le laissent sceptique. L’homme ressemble à s’y méprendre à un clochard. Habitué pourtant aux subterfuges des activistes recherchés pour passer inaperçus des forces de police, le militant constantinois est néanmoins frappé par la fragilité de la silhouette.

«A son arrivée à Constantine, peu de militants savaient qui il était, et personne ne savait avec précision quelle devait être sa mission. Le peu qui s’en racontait était que ce responsable, qui se faisait appeler ‘‘Si Messaoud’’, était un clandestin recherché par la police dans l’Algérois, venu renforcer la Direction à Constantine. De prime abord, l’homme ne payait pas de mine, il paraissait timide et réservé. Son personnage, tel qu’il apparut les premiers instants, donnait le change aux militants les plus avertis. Dans son accoutrement, il faisait vraiment ‘‘clodo’’. L’image du responsable venu nous aider à mettre de l’ordre dans notre ‘‘bivouac’’ était difficile à percevoir. Je devais me rendre compte de mon erreur aussitôt après son arrivée.

En vérité, nous étions nombreux à être restés sous le choc de la répression, et nous avions besoin d’un signal fort de notre Parti. Nous étions depuis plus d’un mois sur les routes, à tenter de protéger le maximum de militants, tout en essayant de maintenir une activité partisane, et cela n’était guère évident. Alors, quand cette réunion de présentation a été organisée, l’apparition de Mohamed Belouizdad n’était pas du genre à faire impression.

D’ailleurs, l’homme est resté silencieux, écoutant sagement les interventions des militants locaux. Nous en avions gros sur le cœur et la liberté de ton qui nous était accordée nous permettait de ‘‘vider notre sac’’. Ce n’est qu’après nous avoir patiemment écouté qu’il fit son discours. Les termes étaient pointus, les phrases courtes, les mots bien choisis. Un débit calculé, des allusions significatives, des exemples tirés de notre vécu quotidien. En quelques minutes, le tour d’horizon qu’il fit du mouvement national nous donna la preuve, non seulement de son érudition, mais d’un engagement et d’une conviction capables de soulever des montagnes. Nous vivions la douleur et le deuil des milliers de morts victimes de la répression que nous recensions tous les jours mais, à l’écouter, ces martyrs nous interpellaient, nous disaient de poursuivre la lutte.

Le seul honneur authentique qui pouvait leur être rendu était celui de donner un sens à leur sacrifice, en faisant qu’il ne soit pas vain. Nous arrêter, hésiter, douter, c’était les oublier et les trahir. Il fallait continuer, mieux, nous organiser, jusqu’à devenir capables d’opposer à l’occupant une résistance plus forte que sa répression.» Abderrahmane Guerras, Mourad Didouche, Mohamed Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf, responsables du Parti, sortis indemnes de la vague de répression, deviennent ses seconds dans cette immense tâche de réorganisation.

«Un électrochoc sur l’assistance»

Le militant Abdesselam Habbachi témoigne que, dès l’abord, les quelques paroles prononcées par Mohamed Belouizdad «eurent l’effet d’un électrochoc sur l’assistance». «Mohamed dégageait une foi profonde et une conviction sans failles dans l’inéluctabilité de la lutte armée, ne s’est pas contenté de dresser un bilan, mais il a fixé un cap, et tout son séjour dans notre région devait nous donner la démonstration de sa foi en ce qu’il nous annonçait : une liberté qui ne pouvait être gagnée que par le sacrifice.»

«Quand il parlait du Parti du Peuple, il n’oubliait jamais de faire des allusions marquées aux autres obédiences du mouvement national. Connaissant parfaitement son évolution et ses déboires, il se montrait très critique envers les tendances réformistes, sans mésestimer leur rôle majeur dans l’éducation politique des populations. Et surtout, tout en demeurant ferme sur le principe d’une indépendance qui s’arrache par la lutte, il admettait volontiers que ce principe n’ait pu être partagé par d’autres nationalistes, tout aussi épris de justice, qui n’attendaient qu’à être convaincus.»

Belouizdad instruit ses camarades sur la situation réelle des populations, en insistant sur cette minorité européenne qui focalise, selon lui, tous les enjeux. Le niveau de vie de cette minorité, ses comportements à l’endroit des autochtones, son utilisation de lois iniques et de la force pour asseoir sa domination, tout cela représente, à ses yeux, autant de signes d’une impasse, dont le dépassement ne peut être que révolutionnaire.

«Militants, certes actifs et engagés, nous étions quelque peu ignorants des choses économiques. Avec lui, nous apprenions que la guerre en soi n’était pas la seule cause du rationnement et de la misère, que les forces Alliées exploitaient chacune à sa manière. Il nous parlait de la baisse drastique de la production agricole, de l’exode rural, de la mortalité infantile endémique, de la pénurie en denrées essentielles comme le blé et l’orge, à la base de l’alimentation autochtone. ‘‘La famine et les rationnements que vous connaissez dans les villes ne sont rien, disait-il, comparés à la perte de leurs ressources vitales par les paysans. Dans nos campagnes, les fellahs en sont réduits à consommer une alimentation habituellement réservée à leurs bêtes. La ‘‘Talghouda’’ (terre-noix) est devenue leur élément nutritif de base le plus répandu, quand ce n’est pas de racines et de plantes sauvages qu’ils nourrissent leurs familles.’’ Pour avoir sillonné la région au secours des survivants et pour recenser les victimes, nous savions de quoi il parlait. Dans certaines localités, les gens n’avaient plus que la nature en guise de garde-manger. Des familles entières dépendaient des baies et autres fruits sauvages pour leur alimentation. D’autres, plus nombreuses, finissaient leurs réserves et sacrifiaient les rares bêtes qu’elles avaient. Plus personne n’osait se projeter dans l’avenir, rares étaient ceux qui croyaient pouvoir survivre. La France, dans cette vaste région constantinoise, venait de décréter le génocide comme forme de civilisation.»

Devant les militants, Mohamed Belouizdad met l’accent, comme exemple de la déperdition sociale, sur l’émergence et la prolifération des bidonvilles, un habitat auquel aucun être humain ne pouvait consentir sans être tombé dans une extrême pauvreté, proche de la déchéance. A ses yeux, c’est la dignité, qui faisait la particularité du berbère, de l’Algérien, qui est mise à rude épreuve.
«Les indigènes que nous sommes n’éprouvons aucune honte à être pauvres. En revanche, les injustices que nous fait subir l’occupant ont mené notre peuple à la ruine, poussant des pans entiers de la société à l’exode et à la précarité.
Nous avions nos structures tribales, nos règles de vie en collectivité, nos lois communes pour vivre en harmonie, nos croyances et notre solidarité pour affirmer notre communauté de destin. Tout cela nous aidait à rester indemnes des fléaux qui minent ces sociétés dites évoluées. Mais tout cela a été soumis à une destruction sustématique.»

Porteur d’un idéal

Peu à peu, Mohamed Belouizdad s’impose à Constantine comme porteur d’un idéal, éclaireur et meneur d’hommes en même temps. Les militants comprennent qu’ils ont affaire à un révolutionnaire, un combattant dont ils espéraient la venue.
«Mohamed avait ce don d’expliquer et de simplifier les situations les plus complexes. Son constat était direct, sans appel, mais il prenait le temps de dire le pourquoi et le comment, il savait puiser dans notre histoire, les exemples qui pouvaient faire comprendre à quiconque les situations qu’il décrivait.» Mohamed, en fait, c’est plus qu’un militant. Sa jeunesse et sa fragilité apparente s’estompent, son envergure se confirme. Sa culture et ses larges connaissances lui permettent de dispenser une pédagogie qui séduit, qui marque son interlocuteur de manière indélébile.

«Maigre comme un clou, affaibli par les conditions terribles de la vie en clandestinité, l’énergie qui jaillissait de cet homme suscitait l’étonnement. Nous ne l’avons jamais vu faillir, ni jamais se plaindre. Il était déjà victime de cette maladie terrible qui allait l’emporter, la tuberculose, mais il n’en avait cure. L’essentiel était pour lui de redonner du souffle et du mordan t au Parti.»
Cette énergie phénoménale de Mohamed Belouizdad a si bien occulté son état de santé déplorable, que le militant Abdesselam Habbachi, à qui on montre l’une des rares photographies de celui dont il fut l’un des plus fidèles disciples, reconnaît difficilement son mentor politique dans la silhouette majestueuse de Mohamed, entouré de deux autres militants, Abdelmadjid Bouraoui dit Abed et Ahmed Bouchami, sur une photographie prise en marge d’une Conférence du Parti en décembre 1946.

«Et chaque fois que l’un de nous osait parler de sa fatigue, il était de nouveau debout, à nous dicter des actions. C’était un homme cérébral, à la spiritualité exacerbée, un militant qui vivait dans une autre dimension que physique.» «C’est avec Mohamed Belouizdad que nous avons appris à faire du Parti le recours populaire et social privilégié. S’orientant résolument vers les campagnes, il s’est totalement investi dans l’arbitrage des conflits tribaux, nombreux à cette époque où le peuple était en perte de repères. La pratique existe depuis des millénaires, mais Mohamed lui a donné une texture différente. La solution de ces conflits apparaissait comme une action militante en faveur de la liberté du pays. Une action de notre Parti, le parti du peuple.»

En vérité, tout ce que j’avais appris dans mon engagement militant devait, grâce à lui, changer de consistance et de profondeur.

Je peux dire aujourd’hui, à quatre-vingts ans vécus, qu’il a donné un sens à ma vie de militant et à ma vie tout court. Grâce à lui, je ne devais plus jamais, tout en gardant mon tempérament rebelle contre les injustices, être le jeune agité en quête de sensations fortes et de confrontations, mais m’orienter vers la sensibilisation des masses, le secours aux plus démunis, la défense des valeurs essentielles.
C’est assurément un signe de ce destin que, au milieu des années 90, je devais être appelé à diriger la Médiature de la République et, en conséquence, être en charge des problèmes existentiels des citoyens.

‘‘Fil de fer’’, comme l’avaient surnommé les Bônois (les habitants de Annaba), était un homme qui ne pouvait rester un seul jour au même endroit. Clandestin, traqué, certes ; mais ô combien mobile et présent sur le terrain.
Excellent bilingue, Mohamed était plus à son aise en discourant en arabe dialectal, une langue dont il maniait les contours avec une précision chirurgicale. Il savait toutes les nuances qui différenciaient les régions. Un mot banal à Oran devenait une insulte à Constantine et il le savait. Aussi, maniait-il le dialectal avec une verve et une prudence légendaires.
Parfois, il interrompait son discours pour introduire quelques facettes humoristiques, puisées du vécu. Cet homme savait parler, et son discours avait le don de fasciner ses auditeurs.

En même temps, en raison de la clandestinité, il gardait volontiers l’image du clochard mais, très tôt, aucun militant ne pouvait être dupe : c’était le Chef, incontesté et incontestable, de l’Organisation. Lui seul est parvenu à la refonder malgré la forrnidable répression qui ne cessait de faire des coupes sombres dans notre mouvement.

Si d’autres compagnons de combat ont surnommé Mohamed Belouizdad le «Saad Zaghloul» de l’Algérie, en référence à ses capacités intellectuelles, le militant Abdesselam Habbachi le compare donc à Ernesto Che Guevara pour son charisme hors du commun et son abnégation à toute épreuve. «De mon point de vue, l’extrême radicalité avec laquelle la région orientale du pays entra dans la guerre de libération tient beaucoup au travail en profondeur que cet homme a mené sans relâche jusqu’à en perdre la vie. Et, si d’aucuns parmi les leaders historiques du 1er novembre 1954 ont été tentés de se voir qualifiés de ‘‘Pères’’ de la révolution, Mohamed Belouizdad est indéniablement leur ancêtre spirituel commun.

Ce n’est pas un hasard si les ‘‘Cinq historiques’’ — Mohamed Boudiaf, Mourad Didouche, Larbi Ben M’hidi, Mostefa Ben Boulaïd et Rabali Bitat — ont servi sous ses ordres quand il réorganisait le Parti à Constantine après les événements de 1945, ni que la plupart des autres cadres de la révolution aient été ses seconds dans les rouages de l’Organisation Spéciale (OS) dès sa création en 1947. Si je devais faire un parallèle, je dirais que c’est le vrai chef des ‘‘22’’ fondateurs de l’insurrection puisque, sous ses ordres, tous ont servi, à un moment ou à un autre.»

Mohamed Belouizdad, comme en témoigne celui qui le situe à la source de l’insurrection de novembre 1954, l’artisan premier de la mécanique révolutionnaire mise en œuvre pour le combat libérateur.
Infatigable, Mohamed Belouizdad sillonne toute la région orientale du pays. Un jour il réunit les cadres à Constantine pour faire le point, les six autres jours de la semaine il traverse l’ancien département (plus de la dizaine des wilayas actuelles) pour reconstituer le mouvement et consolider ses structures.

«Au regard des moyens de communication d’autrefois, Mohamed déployait une activité formidable, au détriment d’une santé de plus en plus fragile. Il avait ainsi animé plusieurs meetings et réunions à Biskra, Annaba, Skikda, Souk Ahras, Djelfa, Mila, Jijel, Sétif, El Khroub, Guelma, Batna, Khenchela. Tout cela, en subissant les pires conditions de la vie clandestine, constamment traqué par la police coloniale. Sous sa direction, les cellules se reconstituaient lentement mais sûrement, tout en se familiarisant avec les mécanismes de l’action souterraine.
Chadly Mekki, Ahmed Bouchami, Abdelmadjid Bouraroui, Zoubir Daksi, Abderrahmane Guerras et tant d’autres ont accompagné cette épopée et s’en sont largement inspirés. Tous les militants qui l’ont connu ont appris, se sont améliorés à son contact.

Ses disciples et compagnons de lutte de Constantine, dont rares sont encore en vie aujourd’hui, ont gagné à sa proximité une envergure à laquelle ils n’auraient jamais pu prétendre. Tous, aussi bien Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abderrahmane Guerras, Mourad Didouche, que Mohamed Mechati ou moi-même, nous serions restés à nos frasques militantes de l’agitation ponctuelle, si cet homme providentiel n’était venu pour baliser notre combat.

De mon point de vue, il était inscrit que ce soit cet homme, et nul autre, qui puisse amener le Parti à aller au bout de sa profession de foi, créer l’Organisation spéciale, son aile paramilitaire, et s’investir réellement dans l’idée insurrectionnelle.
Je suis également convaincu que son action à Constantine, et plus globalement dans l’Est algérien, a été déterminante dans l’émergence de cette Organisation à l’échelle nationale, pour consacrer la lutte armée comme option définitive, la rendre irréversible quelles que soient les tergiversations.

C’est que Mohamed, depuis les massacres de mai 1945, et à l’écoute des militants, se faisait une idée de plus en plus précise des attentes du peuple, et sa conviction était acquise que seul le combat armé mènerait à la liberté.»

Un désintéressement sincère

Abdesselam Habbachi est convaincu que celui qu’il compare à «Che» Guevara a réussi au-delà de toutes les espérances de la base révolutionnaire, essentiellement en raison de l’exemplarité de son action personnelle et de son aptitude à déléguer le pouvoir aux militants les plus engagés.Mohamed Belouizdad a surtout fait preuve d’un désintéressement sincère par rapport aux artifices de l’autorité, préférant partager ses convictions avec le plus grand nombre de militants, sans jamais faire valoir son leadership, pourtant bien établi.
«C’est avec des hommes de la trempe d’El Khaouni qu’il a refondé le Parti dans l’Est du pays. Les militants qu’il nous chargeait de contacter étaient tout aussi prudents. En général, ils repartaient pour prendre la tête d’une cellule ou recruter d’autres militants. Discrètement, Mohamed nous livrait les secrets d’un engagement qui allait, pour des années, inspirer notre activité.»

En réalité, Mohamed Belouizdad fait un tel usage de la compartimentation et de l’étanchéité entre les cellules que, malgré sa proximité au leader, Abdesselam habbachi ne saura jamais le statut réel ni le rôle de ce Sétifien appelé El Khaouni.
Le fait que Mohamed Belouizdad ait néanmoins tenu à le voir personnellement à Constantine, à tenir avec lui une séance à huis clos, témoigne de l’importance de cet inconnu dans la mouvance radicale.

Le génie de Mohamed Belouizdad, difficile à assimiler au regard des réalités d’aujourd’hui, a certainement été d’initier, malgré le handicap de son appartenance algéroise, l’unité des rangs constantinois autour de l’option armée, dans une région, plus vaste que la France métropolitaine, meurtrie par la répression. Son génie, c’est également d’avoir permis des rencontres entre les militants des différentes régions. «Des militants d’Alger lui apportaient fréquemment leur concours. Nous les attendions habituellement à la gare de Sidi Mabrouk, et ils étaient toujours porteurs de tracts et de diffusions clandestines du Parti. D’autres venaient par d’autres voies et le contactaient directement. Nous devions mieux connaître et militer avec certains d’entre eux des années plus tard, mais à cette époque, nous ne les connaissions guère. Il nous suffisait de les savoir militants.»

Abdesselam Habbachi, élément de la base appelé à porter la parole de ce grand homme à travers toute la région, évoque cette période avec nostalgie.«Nous étions quelques jeunes militants à le rencontrer pour noter ses instructions et les porter aux militants. Notre rôle, tout simple, était de les reproduire et de savoir en parler. Il avait un tel choix des mots que nous devions faire des efforts pour ne pas trahir ses idées. Nous ne le savions pas encore, et n’en étions malheureusement pas conscients, mais le déploiement d’une énergie surhumaine dans des conditions de vie très difficiles a été fatal à Mohamed. A force de subir l’humidité des caves, son corps fragile n’a pu supporter les assauts de la maladie la plus terrible à cette époque, la tuberculose.

Certes, le magasin loué par un compagnon de lutte dans la rue de France (actuelle rue Ben M’hidi) à Constantine avait quelque peu retardé l’échéance fatidique. Il lui offrait le confort d’un lit, d’un café chaud servi par des mains amicales, de rencontres auxquelles il pouvait aspirer. Si la clandestinité a eu raison de sa résistance, c’est parce que Mohamed ne s’imposait aucune limite, aucune protection. Il aurait pu se contenter de ce refuge pour coordonner toutes sortes d’initiatives, et gérer ‘‘confortablement’’ sa mission. Au contraire, il a non seulement été un pèlerin infatigable, mais quelqu’un qui, pour sa mission, a vécu dans les endroits ‘‘les’’ plus hostiles. Peu lui importait qu’il y ait une chambre pour l’accueillir là où il allait. Plus d’une fois, il a passé la nuit seul, à la belle étoile, juste après avoir rassemblé et parlé à des militants. Son bonheur, c’était de convaincre.»

CLAN destinité agissante

C’est à Constantine, en agissant dans la plus rigoureuse clandestinité, que Mohamed Belouizdad a définitivement opté pour l’idée d’une Organisation paramilitaire, capable de transcender les tergiversations du Parti et le contraindre à aller de l’avant dans son option dite fondamentale, celle de l’indépendance. D’autant que, par un revirement très mal appréhendé par la base militante, le Parti vient de rompre avec l’irrédentisme et s’investir dans la voie pourtant décriée, celle des réformistes, l’électoralisme.

«Mohamed était le mieux placé pour s’interroger sur les arcanes du pouvoir au sein du Parti dont le Zaïm, Messali Hadj, un irréductible avant les massacres de Mai 1945, renversait les principes originels en optant pour la voie électorale. Mohamed a pensé, dès lors, à forcer le destin et placer tout le monde devant ses responsabilités, c’est certainement après avoir perçu chez la base militante de l’Est algérien un engagement sans faille pour la lutte armée. Il a eu le temps de sonder, de comprendre, de susciter des vocations. Avec lui, tous les jeunes de la région étaient disposés au combat. Beaucoup disaient ouvertement leur déception d’être restés sans réagir face au génocide de mai 1945.»

Au final, c’est bien un Congrès que tiendra le Parti en février 1947, et qui consacrera l’avènement d’une nouvelle ère, plus révolutionnaire. Mohamed Belouizdad y participe à la tête de la délégation constantinoise, l’une des plus fortes et des plus dynamiques du pays.
L’homme a gagné en maturité, et son aura, aux contours encore incertains lors de son action au sein de la Section Jeunes de Belcourt, a pris de la consistance. Mûri par les épreuves, il est, à 23 ans à peine, le chef d’une région qui non seulement vient de subir les pires massacres, mais qui, forte de son sacrifice, appelle à celui, ultime, de la lutte armée. Comme lui, d’autres cadres issus de la nouvelle génération ont également tourné le dos aux discours pour ne plus songer qu’à en découdre avec l’occupant.

«Au cours de cette période riche en rebondissements, l’intelligence, la sobriété et le courage de Mohamed Belouizdad, conjugués à la sincérité et la foi de la base militante, allaient faire triompher l’idée d’indépendance. Au Congrès du Parti, Mohamed savait qu’il était le dépositaire des exigences de la base et de la population. S’il y a réussi, avec d’autres militants comme Hocine Aït Ahmed, à faire admettre la nécessité de créer l’aile paramilitaire, l’OS, c’est en raison du mandat, tacite il est vrai, mais aussi fort qu’un serment partagé, dont il était clairement investi depuis sa reconnaissance en qualité de chef incontesté de l’Est algérien, non seulement par les militants activement recherchés par la police, mais par l’ensemble des patriotes adhérents ou sympathisants du PPA. Jamais, depuis cette époque charnière, je n’ai connu de responsable aussi désintéressé. Il soulevait des montagnes en suscitant des vocations, mais lui ne tenait absolument pas à se mettre en vedette. Je ne l’ai jamais entendu se projeter dans l’avenir autrement que dans la configuration de notre indépendance. Au-delà, il disparaissait, littéralement. C’était son but, sa voie, son destin. Sa mission, disait-il, était de libérer le pays.»

Engagement total

Organisation Spéciale, l’OS, est née de cette alchimie, entre un chef capable de fixer un cap et des compagnons sincères engagés à ses côtés. Les Anciens, dont Abdesselam Habbachi a fait partie, n’oublient jamais l’ère nouvelle qui venait d’être inaugurée, ni le rôle, majeur, joué par Mohamed Belouizdad. «Quand il mit en place les structures de l’Organisation Spéciale, ses principes cardinaux étaient la confiance et le secret. D’emblée, il fut seul à prendre la douloureuse décision d’appliquer une étanchéité totale entre l’OS, clandestine, et l’organisation légale mère, le PPA/MTLD. Mohamed tenait non seulement à un strict cloisonnement, mais au renoncement par les candidats aux facilités et autres privilèges que pouvait leur consentir l’aile légale du Parti.

Toute recrue devait d’abord quitter la structure légale, avant d’être soumise aux rigueurs de la sélection au sein de l’OS. De mon point de vue, Mohamed tenait ainsi à éviter aux membres de l’OS les facéties des calculs politiques et les compromissions dont ils pouvaient être tentés en restant au contact des structures légales. Je pense qu’il voulait aussi prémunir la structure légale, dont il ne pouvait se passer du concours matériel et financier, d’interférences et autres chevauchements de compétences.

Pour lui, l’engagement au sein de l’OS devait signifier pour son auteur un choix ultime et sans retour. Il ne voulait pas que les candidats à l’option du sacrifice soient victimes des manœuvres politiciennes, ni qu’ils soient les partisans d’une révolution des palais. La recrue devait comprendre que la mort était son seul horizon. C’était son option, son choix. C’était aussi l’époque des ruptures, et Mohamed invitait chacun à les mener selon ses convictions. Il était, de mon point de vue, plus radical que Tariq Ibn Ziad. La recrue de l’OS devait renoncer à tout, y compris à l’amour maternel, ô combien significatif de notre identité.»

Responsable de la création de l’OS, Mohamed Belouizdad est un homme de fidélité, d’engagement, de principe et de clarté. D’emblée, la scission de fait qu’il impose aux recrues de l’OS est une marque de sa cohérence.
«En savoir le moins possible», la devise initiale qu’il fait adopter, est plus destinée à isoler et renforcer l’engagement des recrues de l’OS qu’à protéger le Parti d’une éventuelle infiltration, retombée des risques encourus par l’existence de cette aile paramilitaire.
«Après le Congrès du Parti de février 1947, Mohamed était moins présent sur la scène constantinoise. Cependant, il avait fait comprendre aux militants les plus fidèles qu’il ne tarda guère à sélectionner pour faire partie de l’OS, que désormais, celle-ci devenait leur unique horizon. En fait, il ne parlait même plus du Parti en tant que tel, mais de cette formation nouvelle, secrète, qui devait gagner en indépendance pour pouvoir exister et peser sur les événements.

Nous percevions l’idée, encore vague, que cette Organisation pouvait, si les événements l’imposaient, contraindre le Parti lui-même à demeurer fidèle aux principes. Sans être au fait de ce qui pouvait se tramer au sommet de la hiérarchie du Parti, nous avions le sentiment qu’il nous mettait en garde.Pour nous, il nous suffisait que cet homme totalement désintéressé, qui nous avait permis de faire la paix avec nous-mêmes et réhabiliter des convictions que nous avions cru perdues, nous appelle à fonder ensemble le socle de notre combat.
C’était un peu comme s’il nous demandait de faire abstraction des manœuvres d’appareil, sources de déchirements depuis que notre Parti s’était engouffré dans la voie électorale, pour ne penser qu’à la manière de se sacrifier pour l’Algérie. Globalement, le Constantinois a suivi les enseignements de ce chef illustre. Et l’insurrection de Novembre 1954 est la preuve de sa réussite.»

Belouizdad forme le premier état-major de l’OS, flanqué de cet autre radical et non moins tribun qu’est Hocine Aït Ahmed. A eux deux, ils jaugent les candidats et forment les premières cellules, composées de militants les plus aguerris du Parti. A Alger, Sid Ali Abdelhamid d’abord, Djilali Reguimi et tant d’autres ensuite, aideront Mohamed Belouizdad à mettre en place et consolider cette nouvelle Organisation, dont les membres, sur son ordre, se mettent en marge du Parti.

Constantine, un vivier de révolutionnaires

Dans le Constantinois, Mohamed Belouizdad peut compter sur un vivier révolutionnaire dont il fut le principal artisan. Avec Mohamed Assami, brillant leader du Sud Constantinois, et beaucoup d’autres plus ou moins connus, il initie, en 1948, une opération téméraire de collecte d’armes de guerre. Il est ainsi à l’origine de l’acquisition du premier contingent d’armes destinées aux maquis algériens.
Quelques mois auparavant, Mohamed Belouizdad, au cours d’une de ses fréquentes opérations de contrôle pour le compte du Parti, avait repéré les réseaux de contrebande d’armement dans le Sud, et fait la connaissance d’Ahmed Miloudi, militant du MTLD et commerçant de son état, un homme rompu à ce genre d’exercice.

Dès la consolidation du premier état-major de l’OS qu’il préside, et après avoir mis dans la confidence Mohamed Assami puis Mostefa Ben Boulaïd, il renoue avec Miloudi et le charge de la mission délicate de doter l’OS de sa première livraison d’armes.
A Biskra, Miloudi obtient de Mohamed Assami la somme nécessaire puisée des fonds du Parti, et, en compagnie de deux autres militants, se rend en Libye où il réussit à acquérir 125 fusils de guerre de marque italienne datant de la Seconde Guerre mondiale, avec plusieurs caisses de munitions. Le tout est convoyé à travers le désert vers Oued Souf et Biskra, puis stocké par ce même militant, avant que le réseau de Mostefa Ben Boulaïd n’en prenne possession, après des tractations ardues et un transfert à hauts risques à dos de chameau, vers les monts aurésiens. Mohamed Assami confie ce transfert à Abdelkader Lamoudi, autre militant de valeur à Biskra et chef de l’OS pour le Sud Constantinois, qui s’en acquitte sans accroc, assisté de Bachir Benmoussa et Mohamed Belhadj.

C’est Mostefa Ben Boulaïd, personnellement, qui attend le convoi et prend le relais. Avant cette prise en charge, les Aurésiens avaient exprimé des doutes sur le succès de l’opération, mais s’étaient ensuite alignés devant la fermeté de Mohamed Belouizdad. Les armes, dissimulées dans les maquis d’El Hadjadj, serviront plus tard au déclenchement de la révolution de Novembre 1954. Un second acheminement sera effectué par Mohamed Belouizdad, cette fois-ci à partir des réseaux de contrebande opérant à Oued Souf-même. Une cinquantaine de fusils italiens avec leurs munitions sont ainsi achetés par Mohamed Belhadj et Belgacem Addouk, toujours sous la supervision de Mohamed Assami. Ce second contingent est dirigé d’abord sur Biskra où les armes sont dissimulées chez le militant Ahmed Zagouni, commerçant, puis sur Constantine par Abdelhafid Bel Bekri dit «Haffa», transporteur public, opérant sous les ordres de Amar Boudjerida, alors chef de la Wilaya PPA de Constantine.

«Nous étions trois, Abderrahmane Guerras, Mohamed Mechati et moi-même à être chargés de réceptionner ces armes. Mechati et moi devions ensuite en être les dépositaires jusqu’à nouvelles instructions de la chefferie de l’OS. Nous avions stocké ces armes chez le militant Kenida, résidant le quartier indigène de Rahbat Essouf (Marché de la laine, à Constantine) qui, il faut le signaler, a su garder le secret de leur existence quand, deux ans plus tard, dans la furie des répressions coloniales contre l’OS, il a subi les pires traitements dans les geôles ennemies.»

Sa maison algéroise devient la Mecque des rebelles, ses réseaux entretenus de sorte que plusieurs autres acheminements d’armes sont réalisés, notamment par Mostefa Ben Boulaïd, tandis que d’autres, comme Mokhtar Badji ou Boudjemaâ Souidani, organisent plutôt les vols d’explosifs à partir des mines et carrières d’agrégats. «Ce qui me laisse une douleur inextinguible et une profonde amertume, c’est que Mohamed Belouizdad, sous nos yeux, dépérissait de jour en jour. Certes, quand la maladie avait envahi tout son corps, il était moins présent dans le Constantinois et nous ne pouvions pas nous rendre compte de sa souffrance, d’autant qu’elle était silencieuse, sans aucun signe de lassitude. Quand il prit ses nouvelles et dangereuses fonctions de créateur de l’OS, quittant forcément notre région constantinoise pour la capitale, il était déjà rongé par un mal incurable à cette époque, pour les Indigènes surtout, un mal dont nous osions si peu parler. Autant que je m’en souvienne, Mohamed n’est plus réapparu dans le Constantinois depuis la fin de l’année 1948. Frappé de la maladie la plus terrible, contraint à l’immobilité, Mohamed Belouizdad délègue à son état-major le soin de consolider l’édifice de l’OS.»
Evacué en France après plusieurs tentatives locales infructueuses de circonscrire son mal, Mohamed Belouizdad s’éteint dans un sanatorium proche de Paris, le 14 janvier 1952.

(*) qui ont déclenché la Révolution algérienne du 1er Novembre 1954, (Chapitre 9 dont l’intitulé est : Mohamed Belouizdad, le «che» algérien de son livre «Du mouvement national à l’indépendance, itinéraire d’un militant» — de la page 77 à la page 111, Casbah éditions, Alger 2008).


le Moudjahid Abdesselam Habbachi : membre des 22 nationalistes







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