Algerie - Divers patrimoine immateriel

Les Morisques en Algérie : un héritage fondateur du patrimoine vivant



Les Morisques en Algérie : un héritage fondateur du patrimoine vivant

L’histoire des Morisques, ces musulmans d’Andalousie convertis de force au christianisme puis expulsés d’Espagne au début du XVIIᵉ siècle, constitue l’un des socles les plus profonds de l’identité algérienne moderne. Leur arrivée massive, principalement entre 1609 et 1614, a profondément transformé le paysage social, économique et culturel de l’Algérie ottomane.
Plus qu’un simple épisode migratoire, l’installation des Morisques a laissé une empreinte durable, particulièrement visible dans le patrimoine immatériel : musique, gastronomie, artisanat, langue et art de vivre.


1. Contexte historique et zones d’implantation

Chassés par les persécutions de l’Inquisition espagnole, des dizaines de milliers de Morisques trouvèrent refuge sur les rives algériennes de la Méditerranée. L’État ottoman, conscient de leurs compétences, facilita leur installation dans des zones stratégiques et fertiles.

Ils fondèrent ou revitalisèrent plusieurs villes devenues des pôles majeurs de culture urbaine. Blida, surnommée « la Petite Grenade », Kolea, Cherchell, Tlemcen, Béjaïa et Alger — notamment le quartier des Andalous — témoignent encore aujourd’hui de cette présence structurante.

L’apport des Morisques ne se limita pas à la démographie. Ils introduisirent des techniques agricoles et artisanales avancées : systèmes d’irrigation sophistiqués comme la noria, développement de l’arboriculture fruitière, essor des cultures maraîchères, mais aussi dynamisation d’industries urbaines telles que la soie, le cuir et la teinture.


2. Le patrimoine immatériel : des traces toujours vivantes

Le patrimoine immatériel est celui qui survit dans les pratiques quotidiennes, les sons, les gestes et les goûts. C’est dans ce domaine que l’héritage morisque demeure le plus visible et le plus vivant.

A. Musique savante et transmission orale

La musique classique algérienne constitue sans doute l’héritage le plus emblématique des Morisques. Issue directement de la nûba andalouse, elle s’est structurée en écoles régionales qui perdurent jusqu’à nos jours.

À Alger s’est développée la Sanaa, à Constantine le Malouf, tandis que Tlemcen est devenue le berceau du Gharnati. Ces traditions reposent sur une transmission orale rigoureuse, où poèmes chantés et mouachahates sont transmis de maître à disciple.

Les instruments emblématiques — oud, r’bab, qanûn — témoignent de cette continuité culturelle entre Al-Andalus et le Maghreb central.


B. Gastronomie : les saveurs de l’exil

La cuisine algérienne urbaine doit une part essentielle de son raffinement aux Morisques. Héritée de Grenade, Valence et Cordoue, elle mêle subtilement le sucré et le salé, les épices délicates et les produits du terroir.

L’usage intensif de l’amande, du miel et de l’eau de fleur d’oranger dans les pâtisseries en est une illustration frappante. Des spécialités comme la samsa ou certaines variantes locales de la baklawa portent cette signature andalouse, retravaillée dans le contexte maghrébin.

Dans les plats salés, les ragoûts sucrés-salés, à l’image du lham lahlou, ainsi que l’introduction d’épices comme le safran et la cannelle, reflètent ce legs culinaire profondément enraciné.


C. Artisanat et habit traditionnel

Les Morisques furent également des artisans d’exception. Ils jouèrent un rôle majeur dans le développement de la fabrication de la chéchia, bonnet de laine foulée, qui devint une industrie prospère à Alger avant de rayonner vers Tunis.

La broderie au fil d’or, connue sous les appellations fétla ou majboud, que l’on retrouve notamment sur le karakou algérois, plonge ses racines dans le luxe vestimentaire de l’Andalousie tardive.

Le travail du cuir, en particulier la fabrication de babouches et d’objets de maroquinerie fine, constitue un autre héritage durable de ce savoir-faire morisque.


3. Impact linguistique et art de vivre

L’influence morisque s’est également inscrite dans la langue et les pratiques sociales. Le parler urbain algérien conserve encore des termes d’origine ibérique ou mozarabe introduits par ces communautés.

La toponymie et les noms de famille — Andalous, Cordoba, Castilla — rappellent cette filiation historique.
Sur le plan de l’habitat, l’organisation des maisons autour d’un patio intérieur, le west ed-dar, l’usage intensif de la céramique décorative et l’importance accordée aux jardins privatifs traduisent une conception de l’espace héritée d’Al-Andalus.

Cet art de vivre urbain, fondé sur l’intimité, l’eau et la verdure, s’est durablement enraciné dans les villes algériennes.


4. Kolea, un conservatoire vivant du patrimoine morisque

La ville de Kolea constitue un exemple particulièrement révélateur. Fondée vers 1550 pour accueillir les premiers réfugiés morisques, elle fut pensée comme une cité d’accueil organisée, dotée d’un urbanisme en damier et d’une tradition horticole remarquable.

Pendant longtemps, Kolea a conservé des pratiques musicales, culinaires et sociales très proches du modèle andalou, relativement préservées des influences rurales environnantes. Cette singularité en fait aujourd’hui un véritable conservatoire vivant du patrimoine morisque en Algérie.


Conclusion : un héritage populaire et durable

Contrairement aux premiers Andalous arrivés après 1492 — souvent issus des élites intellectuelles et urbaines — les Morisques expulsés en 1609 étaient majoritairement artisans, agriculteurs et ouvriers qualifiés. Cette origine sociale explique l’impact profond et durable qu’ils ont exercé sur le tissu économique et le patrimoine immatériel quotidien de l’Algérie.

À travers la musique, la cuisine, l’artisanat, la langue et l’organisation de l’espace urbain, l’héritage morisque demeure un pilier fondamental de l’identité algérienne, vivant non pas dans les archives, mais dans les pratiques de tous les jours.


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