Algérie

Les mille et une nuits

L’habit de Babouc CXLVe nuit La meunière prit donc la résolution de se réjouir de mon frère. Elle avait une pièce d’une assez belle étoffe dont il y avait déjà longtemps qu’elle voulait se faire un habit. Elle l’enveloppa dans un beau mouchoir de broderie de soie, et le lui envoya par une jeune esclave qu’elle avait. L’esclave, bien instruite, vint à la boutique du tailleur: «Ma maîtresse vous salue, lui dit-elle, et vous prie de lui faire un habit de la pièce d’étoffe que je vous apporte, sur le modèle de celui qu’elle vous envoie en même temps: elle change souvent d’habit, et c’est une pratique dont vous serez très content».  Mon frère ne douta plus que la meunière ne fût amoureuse de lui.  Il crut qu’elle ne lui envoyait du travail, immédiatement après ce qui s’était passé entre elle et lui, qu’afin de lui prouver qu’elle avait lu dans le fond de son cœur, et de l’assurer du progrès qu’il avait fait dans le sien. Prévenu de cette bonne opinion, il chargea l’esclave de dire à sa maîtresse qu’il allait tout quitter pour elle, et que l’habit serait prêt pour le lendemain matin. En effet, il y travailla avec tant de diligence qu’il l’acheva le même jour. Le lendemain, la jeune esclave vint voir si l’habit était fait. Bacbouc le lui donna bien plié, en lui disant: «J’ai trop d’intérêt de contenter votre maîtresse pour avoir négligé son habit. Je veux l’engager, par ma diligence, à ne se servir désormais que chez moi». La jeune esclave fit quelques pas pour s’en aller; puis se retournant, elle dit tout bas à mon frère: «À propos, j’oubliais de m’acquitter d’une commission qu’on m’a donnée: ma maîtresse m’a chargée de vous faire ses compliments, et de vous demander comment vous avez passé la nuit; pour elle, la pauvre femme, elle vous aime si fort, qu’elle n’en a pas dormi. -Dites-lui, répondit avec transport mon benêt de frère, que j’ai pour elle une passion si violente, qu’il y a quatre nuits que je n’ai fermé l’œil». Après ce compliment de la part de la meunière, il crut devoir se flatter qu’elle ne le laisserait pas languir dans l’attente de ses faveurs. Il n’y avait pas un quart d’heure que l’esclave avait quitté mon frère, lorsqu’il la vit revenir avec une pièce de satin: «Ma maîtresse, lui dit-elle, est très satisfaite de son habit, il lui va le mieux du monde; mais comme il est très beau et qu’elle ne le veut porter qu’avec un caleçon neuf, elle vous prie de lui en faire un au plus tôt de cette pièce de satin. -Cela suffit, répondit Bacbouc, il sera fait aujourd’hui avant que je sorte de ma boutique; vous n’avez qu’à le venir prendre sur la fin du jour». La meunière se montra souvent à sa fenêtre et prodigua ses charmes à mon frère pour lui donner du courage. Il faisait beau le voir travailler. Le caleçon fut bientôt fait. L’esclave le vint prendre, mais elle n’apporta au tailleur ni l’argent qu’il avait déboursé pour les accompagnements de l’habit et du caleçon, ni de quoi lui payer la façon de l’un et de l’autre. Cependant ce malheureux amant, qu’on amusait et qui ne s’en apercevait pas, n’avait rien mangé de tout ce jour-là, et fut obligé d’emprunter quelques pièces de monnaie pour acheter de quoi souper.   A suivre…
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