Algerie - Actualité littéraire

Les médias algériens « boudent » la culture



Les médias algériens « boudent » la culture

Par Amar Nait Messaoud - http://www.impact24.info/

Comment se fait-il que les journaux et les autres périodiques, produits culturels par excellence, soient à ce point dépourvus de matière culturelle, et principalement de ce qui avait fait les jours fastes de l'histoire de la presse, à savoir la littérature? La littérature sous son triple aspect: critique, fiches de lecture et extraits (bonnes feuilles), ou carrément une publication intégrale en feuilletons. D'ailleurs, le nom de feuilleton, appliqué aux séries télévisées, n'a pas une autre origine. Il vient de ces épisodes littéraires publiés au 19e et au début du 20esiècle dans les grands journaux français, anglais, allemands et même libanais et égyptiens.

La presse algérienne dite indépendante a hérité de l'hebdomadaire Algérie-Actualités une histoire riche en matière culturelle: critique théâtrale, cinéma, littérature, histoire, spectacles,&hellipetc., comme elle aussi hérité du supplément culturel d&lsquoEl Moudjahid des années 70 du siècle dernier. Cela se passait pourtant dans un système idéologiquement austère et politiquement autocrate. Les grandes plumes de l'époque (Zhor Zerrari, Tahar Djaout, Abdelkrim Djâad, Nadjib Stambouli, Mouny Berrah, Ahmed Ben Allam, Mohamed Balhi,&hellip) ont su quand même exploiter les moindres brèches de ce système hermétique pour diffuser les valeurs de la culture et de la réflexion.

La flamme du rayonnement culturel

La presse pluraliste, des années 1990 à ce jour, a hérité de ce capital mais, ce ne sont pas tous ses titres qui ont gardé la flamme du rayonnement culturel. Une bien curieuse contradiction pourtant, lorsqu'on considère légitimement le support lui-même comme un produit culturel. Après les grands débats et polémiques du début des années 1990, qui ont donné lieu à de belles réflexions portées par la presse de l'époque- par des tribunes assurées par des intellectuels, des résumés de livres parus à cet époque grouillante d'après-octobre 88, des agendas culturels très riches (conférences, expositions de peinture, projections de films ou documentaires).

La montée des périls, qui s'est matérialisée dans la subversion terroriste, a visé la frange des intellectuels, des cadres, des journalistes, à partir de 1993. Sans que la corporation baisse les bras, malgré des dizaines de morts, le produit journalistique commençait cependant à ressentir le coup, particulièrement dans le versant de la culture et de la réflexion. Des dizaines de journalistes et intellectuels en sont arrivés à s'installer sous d'autres latitudes, en maintenant ce désir ardent de témoigner, de faire porter plus loin la voix de l'Algérie et de sa culture. Et c'est sans surprise que l'on retrouvera des noms de la presse algérienne au sein du personnel de plusieurs organes d'information étrangers (journaux, radios et chaînes TV).

Sortir de l'exil intérieur

L'arrivée de l'internet a encore ouvert d'autres possibilités inconnues jusqu'ici. Des sites électroniques viennent faire sortir de l'exil- à la fois, un exil réel et physique et un exil intérieur- aussi bien les auteurs/journalistes que les lecteurs assoiffés de culture et d'information. Cependant, la propension vers l'hégémonie de l'actualité et de l'analyse politiques allait consacrer peu à peu le recul des écrits culturels sous leurs diverses déclinaisons. Cela, se passait au moment même où des écrits littéraires et des films commençaient à aborder ne serait-ce qu'une partie de l'histoire de la décennie noire du terrorisme.

Une autre nouveauté imposera sa présence dans le monde de l'édition. Ce sera, au début des années 2000, les écrits en langue tamazight. Des romans, des nouvelles, des poèmes, des pièces de théâtre publiés dans cette langue n'ont pas fait l'objet d'une lecture exhaustive et d'une analyse approfondie dans la presse. Au cours des dix derrières années, seuls deux à trois titres, en français et en arabe, arrivent relativement à tirer leur épingle du jeu. Le reste se contente de reproduire les rares infos culturelles de l'agence officielle de presse et un maigre agenda culturel, flanqué de programmes TV des chaînes satellitaires.

En octobre 2015, une journée d'études a été organisée par le ministère de la Culture spécialement pour étudier la relation entre les médias et le champ culturel national. Les participants ont conclu à la franche marginalisation de la culture dans le traitement médiatique et à la nécessité impérative de la formation et de la spécialisation des journalistes dans le domaine de l'information culturelle, comme on commence à le faire timidement pour l'économie, l'environnement, la politique,&hellipetc.

« On ne s'intéresse à un écrivain que s'il suscite une polémique »

Au cours du « Rendez-vous avec le roman », espace littéraire animé en mars 2016 par Samir Kacimi au palais de la culture Moufdi Zakaria, à Alger, Fayçal Métaoui, journaliste à El Watan fera observer que « la presse algérienne ne sert pas beaucoup le roman. Pire, elle est injuste avec cette forme d'écriture parce qu'elle ne lui donne pas l'espace qu'elle doit avoir. Il en est de même pour les nouvelles chaînes de télévision qui réservent leurs antennes en grande partie au football [&hellip] On ne s'intéresse à un écrivain que s'il suscite une polémique par une déclaration ou une prise de position. Jamais les sujets portés par les romans ne sont soumis à débat. Souvent, les médias ne braquent leurs regards que sur les questions superficielles ».

À la même occasion, l'écrivain universitaire Mohamed Sari, témoignera en ces termes: « Parfois, des journalistes nous appellent pour nous demander de leur envoyer un écrit sur nos romans. Ils disent qu'ils n'ont pas eu le temps de lire les livres. Donc, nous avons une occasion en or d'écrire ce que nous voulons de nos propres livres ! Cela dit, même les universitaires et les étudiants ne lisent pas les romans. Je suis enseignant et je sais ce que je dis », en signalant que « les romans d'Algériens parus à l'étranger ont plus de chances d'intéresser les médias que ceux édités en Algérie ».

Dans le créneau de l'audiovisuel, hormis deux émissions littéraires que continue à produire la chaîne publique Canal-Algérie, c'est quasiment le désert sur les autres chaînes. Il semble que nos « Apostrophes et notre « Bouillon de culture » attendront encore avant d'avoir droit de cité et s'imposer comme instances de « régulation » de la qualité du produit littéraire. Car, actuellement, le vide en matière de critique littéraire- aussi bien dans des revues spécialisées que dans les périodiques généralistes- rend presque impossible l'installation de repères, la consécration des valeurs sûres, la formation au bon goût et à l'esthétique littéraires, et, enfin, la classification des &oeliguvres littéraires, de façon à ce que les meilleures passent à la postérité.

A.N.M.
 


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)