à l'épreuve des styles Parmi les multiples intérêts que présente ce recueil de douze nouvelles figure l’appréciation qu’a faite Tahar Djaout de deux d’entre elles alors qu’elles étaient au stade de manuscrits.
Dans cette série d’articles, que nous avons entamée avec «Asirem yessaramen», recueil de poésie de Malek Houd, nous nous proposons de faire un état des lieux de la jeune mais déjà prolifique littérature algérienne d’expression amazighe. Ce ne sera pas un dossier exhaustif mais des études succintes au gré de nos rencontres, de nos lectures et des nouveautés éditioriales.
Parmi les multiples intérêts que présente ce recueil de douze nouvelles figure l’appréciation qu’a faite Tahar Djaout de deux d’entre elles alors qu’elles étaient au stade de manuscrits. Cette courte et intéressante appréciation sera utilisée, à juste titre, comme préface -et texte de présentation de quatrième de couverture- au volume que constitue «Lggerat» :
«J’ai lu tes nouvelles et j’en ai aimé la sobriété, la langue simple et limpide. Les dialogues sont riches, naturels et bien maîtrisés. La nouvelle qui parle du milieu artistique algérien rend bien les rêves avortés…» Cette nouvelle qui traite du milieu artistique algérien vient en cinquième position du recueil et s’intitule « Ferroudja », un prénom féminin qui connote l’espoir, l’intervention divine heureuse. La trame principale est pourtant le quotidien d’une troupe de théâtre d’amateurs en répétition ; Ferroudja est une figure allégorique de l’amour de la patrie qui fait irruption puis disparaît comme par enchantement ; un assaut bref, un raid dans l’histoire immédiate et dans le présent de l’Algérie.
On y lit : «Cette pièce théâtrale, qu’il ont montée de rien et avec mille peines, il faut qu’elle détruise ne serait-ce qu’un empan du mur d’oubli et de mépris qu’ont élevé jours et lustres de l’Histoire écrite par ceux qui ont le pouvoir et en use à leur guise.» C’est le labeur d’une troupe de comédiens amateurs qui se servent de leur talent comme d’un levier, comme d’un levain pour entrer par douce et maligne effraction dans les yeux, les oreilles, dans les têtes ; réveiller puis passer à l’action.
Nous avons particulièrement aimé la première nouvelle pour son sens littéraire indéniable, sa lente progression qui jamais ne prête à l’ennui. Comment rendre en six pages l’attente crépusculaire puis nocturne d’un couple ?
«ses rêves ont trébuché sur le pierre du trouble, ils plongent l’un derrière l’autre, en apnée, dans la mare de la lassitude.»
La nuit tombe, le vieillard est devant sa maison ; l’attente dure depuis toujours… «C’est la nuit adossée au silence», écrit la nouvelliste. Toute l’œuvre croustille de métaphores et autres figures de style comme celle-là…
- Il arrive ?
- Rien !
- Il tarde
- Il tarde
Cet échange bref revient comme un leitmotiv, une ponctuation phonique qui construit l’espalier littéraire de la nouvelle. Le vieux couple qu’on a pas de peine à voir dans l’obscurité attend, presque résigné… Qui attendent-ils ? Pourquoi est-il en retard ? Depuis quand ? L’enfant prodige va-t-il rentrer ce soir ?
Dans l’attente, le vieil homme remonte la cours de la vie, de sa vie ; il remonte le cours de l’Histoire. La vieille femme est en retrait, une figurante présente par son silence, silence qu’elle ponctue par un simple «rien» et une confirmation «Il est en retard!»
La onzième nouvelle, qui prête son titre à l’œuvre - «Ldjerrat»- est tout aussi passionnante, même s’il n’y a pas d’histoire à raconter. On comptait sur cette nouvelle pour nous livrer la clé de l’énigme de ces «traces de pas», elle ne fait que nous plonger dans une énigme encore plus profonde : Le personnage unique cache un autre personnage «off». C’est un étudiant qui prend possession de sa nouvelle chambre dans une cité universitaire.
Le personnage «off» est l’autre étudiant, celui qui occupait cette chambre avant… Le nouvel occupant est allongé sur le lit étroit et, que voit-il au plafond ? Des traces de pas ! Qui partent du plancher, escaladent le mur, tournent en rond autour de l’ampoule… L’auteur ne se pose pas la question de savoir comment l’autre a procédé ? Qui est-il ? Un fou ? un savant ? Un artiste ? ou «juste quelqu’un qui aspire à marcher au plafond pendant que d’autres tombent quand ils marchent par terre» ? Car «entre la folie et le savoir (l’art ?) il n’y a qu’un empan» (tardast en kabyle, chberr en arabe). Juste un empan, même pas un pas !
«Toufgha» (La sortie) est une autre nouvelle qui vaut par son côté sociologique et littéraire, bien sûr. C’est la révolution bi-quotidienne que soulève la sortie des adolescentes d’un collège de campagne.
C’est à vous maintenant de découvrir entièrement les autres nouvelles dont les titres peuvent former un poème de Prévert : «Tikli deg id» (marche de nuit), «Akka kan» (C’est toujours comme ça), «Targit» (Le rêve), «Lexmis» (un quartier de la ville de Béjaia), «Dda Amar», «Yemma l’Kahuna», «Tuber» (octobre), et «Ssuq» (Le marché).
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Posté par : nassima-v
Ecrit par : Abdelaziz YESSAD
Source : www.depechedekabylie.com