La réponse d'Ariella Aïsha Azoulay au rapport de l'historien Benjamin Stora marque une rupture majeure dans le récit traditionnel de la colonisation. En dénonçant ce qu’elle appelle un « quatrième exil » — l'effacement des Juifs de l'histoire coloniale algérienne — l'auteure soulève une question brûlante : comment le projet impérial a-t-il méthodiquement déconstruit une identité millénaire pour servir ses propres intérêts ?
La thèse centrale : Une identité "arabo-juive" brisée par l'Empire
Pour Azoulay, la colonisation française n'a pas été une émancipation pour les Juifs, mais une forme sophistiquée de déracinement. Son argumentation repose sur la déconstruction de trois moments clés :
Le Décret Crémieux (1870) comme outil de division : Loin d'être un "cadeau", l'octroi de la citoyenneté française est analysé comme une violence unilatérale. En séparant juridiquement les Juifs de leurs voisins musulmans, la France a brisé un monde commun de langue, de traditions et de mémoires partagées.
La fabrication de l'isolement : L'auteure récuse l'identité "israélienne" ou "française" imposée à la naissance, y voyant une volonté de l'Empire de transformer les victimes de la colonisation en "citoyens-opérateurs" du projet impérial.
Le silence du Rapport Stora : Elle accuse le récit historique officiel de parachever cette destruction en minimisant la présence juive indigène, la réduisant à une simple parenthèse de l'histoire française.
Une réception polarisée : Entre fraternité retrouvée et condamnation historique
Les réactions suscitées par cette tribune mettent en lumière la complexité de la mémoire algérienne, où l'empathie pour la perte culturelle se heurte à la réalité politique de la guerre d'indépendance.
1. La reconnaissance d'une culture commune
De nombreux lecteurs accueillent ce texte comme une "vérité nécessaire". Ils retrouvent dans les mots d'Azoulay les récits de leurs aînés évoquant une coexistence quotidienne à Constantine, Nedroma ou Tlemcen. Pour ce courant, le texte permet de lever le voile sur un pan occulté de l'identité algérienne : une culture arabo-berbère pluriconfessionnelle que le colonialisme a méthodiquement segmentée.
2. Le poids du choix politique de 1962
À l'opposé, une partie significative de l'opinion reste marquée par le positionnement de la communauté juive durant la guerre de libération. Pour ces observateurs, le "choix" de la citoyenneté française et, plus tard, le ralliement pour beaucoup à l'Algérie française (voire à l'OAS) constituent une rupture définitive. Ils perçoivent la tribune comme une réflexion intellectuelle stimulante, mais "tardive" face aux cinq millions de martyrs algériens et à la tragédie de la colonisation subie par la majorité musulmane.
3. Le procès de l'impérialisme "diviser pour régner"
Un point de consensus émerge néanmoins : la dénonciation de la stratégie coloniale française. La plupart des intervenants s'accordent sur le fait que le décret Crémieux a été le "point charnière" de la discorde, une manœuvre politique visant à briser le front indigène. Cette analyse rejoint celle d'Azoulay sur la responsabilité de l'État français dans la création d'une inimitié artificielle entre Juifs et Musulmans.
Conclusion : Un dialogue sur les décombres de l'Empire
Le texte d'Azoulay ne demande pas un retour dans le passé, mais une reconnaissance des crimes culturels commis. Si certains considèrent que "la porte est fermée", d'autres voient dans cette parole d'une descendante de Juifs algériens un pont fragile mais réel. Elle invite à un "désapprentissage" de l'impérialisme pour que les générations futures ne soient plus les héritières de haines fabriquées par des puissances coloniales.
La question reste cependant ouverte : le récit national algérien est-il prêt à réintégrer cette part de lui-même, et la mémoire juive est-elle prête à se détacher du récit impérial qui l'a protégée tout en l'aliénant ?
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Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Rédaction