Algérie

Hommage

Les héros meurent deux fois « La vie dicte aux hommes ses lois qui ne sont écrites nulle part » (Mikhaïl A. Cholokhov. Le Don paisible) Mohamed Merzougui n?est plus. Il s?est éteint à 80 ans des « suites d?une longue maladie ». C?est la phrase consacrée, inventée par les journalistes pour faire l?économie du récit des derniers jours d?un défunt, pour ne pas abuser du temps du lecteur. Lui qui aurait mérité des livres entiers est réduit à une dépêche et quelques placards de condoléances. On se souviendra de lui au troisième jour, au quarantième on l?évoquera. Seule sa famille le retiendra après le quarante et unième. Il était, indique-t-on, membre des « 22 » ! La belle affaire, nous voilà bien instruits de son parcours qui, sous d?autres cieux, aurait été qualifié d?exceptionnel ! 22 quoi ? 22 quand ? 22 qui ? 22 comment ? 22 où ? 22 pourquoi ? Ils n?étaient que 22 ! Nous en connaissons le nombre, mais nous en découvrons les noms dans les avis de décès. Nous avons un passé qui ne passe pas. Chez nous, l?histoire se la joue mystérieuse, hantée de chauves-souris et de toiles d?araignée. Elle se drape de velours et de brocard, elle est peuplée de héros sans visage, c?est à la fois l?univers et la science des morts. Tout juste si on ne la désigne pas suivie de « basmallah » (évocation des attributs divins). On n?en commémore les grands moments que si les officiels occupent les premiers rangs, comme si eux avaient ce pouvoir étrange de convoquer l?histoire de lui assigner du fait de leur patronage un grand « H ». L?homme qui vient de disparaître a vécu en pleine lumière, sous le ciel de l?Algérie, 48 ans après l?indépendance mais c?est auprès de ses compagnons qu?on glane quelques souvenirs pour écrire une bio express ! Un demi-siècle après sa sortie des geôles coloniales, où il a croupi durant six années pour avoir combattu pour la liberté de son pays, pour notre liberté à tous, combien d?historiens, de chercheurs, d?écrivains a-t-il reçu ? Combien sommes-nous de journalistes, combien sont-ils d?étudiants, d?enseignants, d?écoliers à l?avoir contacté ? Combien de fois un micro lui a-t-il été tendu ? Combien de fois l??il de la caméra ou l?objectif d?un appareil photo ont-ils saisi les traits de son visage ? Alors que des gens d?une impéritie insondable et qui n?ont rien à dire bavent à longueur de colonnes, d?ondes et de pages, d?impénétrables âneries du troisième type. Merzougui et tous les gens de son étoffe ne sont pas des passagers de l?histoire, ils n?y sont pas entrés par hasard parce qu?ils avaient perdu leur chemin. Ils ont choisi d?en être. « Ils ne savaient pas que c?était impossible alors ils l?ont fait » pour reprendre Mark Twain. On ne peut s?empêcher lorsque nous considérons l?exiguïté et l?inconfort des pages des manuels d?histoire, réservées à ces personnages qui s?égrènent comme les perles d?un chapelet cassé, de nous demander comment en sommes-nous arrivés là ? Puis, l?on s?étonne hypocritement, après avoir honteusement pratiqué le marketing politique avec cette histoire, que notre jeunesse en arrive au syndrome de Korsakov. Il consiste, disent les spécialistes, à s?inventer des identités pour oublier la sienne. Ailleurs, un soldat de la Première Guerre mondiale ? à laquelle ont participé près de deux cent mille Algériens ? le dernier survivant est mort. Son pays lui a consacré des funérailles nationales grandioses. Devons-nous attendre que le dernier « fellaga » disparaisse pour le porter hors la ville, sur un affût de canon ?
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