Algérie - Nadjia Abeer

Évocation.Nadjia Abeer (Écrivaine), Il y a un an, l’envol de l’Albatros



La lecture de son premier roman Constantine et les moineaux de la murette (éditions Barzakh) a été un moment particulièrement bouleversant.

Je réalisais pleinement qu’une enfant de la Souika de mon âge avait, malgré nos différences « d’origines », vécu notre ville avec la même passion, à côté de moi et de beaucoup d’entre-nous, comme s’il avait existé deux villes ! Mais rappelez-vous, sur les plans de l’époque, n’était-il pas notifié, en plein sur le Rocher : Le village arabe ? Permettez-moi quelques mots sur cet ouvrage important, premier d’une série trop vite interrompue : Il est vrai que les mots n’ont pas toujours la force de la vie et pourtant elle a si bien dit les choses ! Cette chronique d’une enfance vécue est très touchante. D’abord parce que de très nombreux souvenirs extraordinairement précis jalonnent le récit, et puis parce que l’on comprend très vite tout l’amour de la narratrice pour sa ville. On y suit la jeunesse d’une petite fille arabe que la guerre, si hypocritement appelée « événements », sépare de plus en plus de la communauté française. Elle devient bouleversante quand le lecteur réalise que Najia est à la recherche de ce qui a pu la séparer de son Rocher (Constantine est bâtie sur un rocher, ce qui en fait tout son charme), puisqu’elle est « expatriée » sur Alger depuis de nombreuses années. C’est dans la chronique familiale que se trouve la clef. Dans ce roman, l’auteure part à la reconquête de l’antique Cirta, comme si la ville des ponts l’avait répudiée. Une grande vertu de cet ouvrage est de montrer la place que doit occuper l’Histoire dans nos existences. Cette place qui a tant manqué à ce peuple algérien. C’est un livre attachant, sensible, premier tome d’une trilogie dont le second volume, Bab El Kantara (éditions Apic), a été édité en 2005, juste avant sa subite disparition. On le lit d’un trait, avec les odeurs de cette ville magique et ses bruits témoins du quotidien de cette cité imprenable, certes assez conservatrice, mais si hospitalière, aux habitants fiers et généreux. Cette générosité, on la retrouve à chaque page de ce livre merveilleux. Cette trilogie sera interrompue par un ouvrage très différent, essentiel, si l’on veut connaître Najia : L’Albatros (éditions Marsa). Il paraîtra en septembre 2004 et outre l’analyse politique et sociale, l’auteure, avec une précision chirurgicale, nous dévoile les combats personnels de Nedjma, héroïne avouée du roman qui ne peut être que la copie conforme de celle qui l’a créée. Elle se débat dans une société en crise, auprès (le plus souvent loin) d’un mari nombriliste qui ne se soucie que de sa carrière. Elle se bat contre un cancer implacable et repousse la mort avec succès, tout en élevant ses trois enfants. Belle revanche sur la vie et sur les hommes ! Mais le combat de Najia/Nedjma ne s’arrête pas là. Il lui faut surmonter une grave dépression consécutive à la terrible maladie qu’elle a provisoirement vaincue, et à sa solitude. Elle puise ses forces dans sa foi en un Dieu qui n’a rien à avoir avec celui des barbus et dans sa révolte face au glissement de son amie Haoua, vers les profondeurs de l’obscurantisme. Cette révolte, loin de la priver de ressources face à la déprime, lui donne une vigueur supplémentaire. De front, elle mènera la lutte contre le vide affectif et la gangrène de l’islamisme. C’est finalement un livre optimiste, puisque ce ne sont pas les forces du mal qui tirent leur épingle du jeu. La seule héroïne de ce roman très bien écrit, Najia/Nedjma, arrive à vaincre le mal qui la ronge et celui qui envahit la société algérienne. Ce livre est tellement vrai que, par instant, c’est carrément l’auteure qui parle, sans même se réfugier derrière Nedjma. C’est alors un véritable cri. Bab El Kantara (Éditions APIC) reprend le projet de la trilogie en septembre 2005. Ce troisième roman de Najia Abeer, au-delà de la chronique d’une élève de l’ecole normale de Constantine des années post-libération nationale, est encore un cri d’amour à la « Ville des Ponts » si chère à l’auteure. C’est aussi et toujours la quête d’un amour impalpable qui marquera à jamais la vie de la narratrice. Très habilement, l’auteure nous emmène presque banalement sur la vie quotidienne d’une institution très respectable qu’est l’école normale. Tout y passe, depuis la majorité des professeurs qui sont des coopérants français jusqu’à la coexistence de deux bacs, l’un algérien, l’autre français, en passant par les premières générations d’arabophones qui marquent clairement l’indépendance de l’Algérie. Le lecteur, porté par les aventures de Joumana et de ses compagnes, fait des incursions de plus en plus intimes dans sa vie familiale et suit le cheminement psychologique d’une jeune fille blessée par la vie, à la recherche d’une affection non exprimée. Cette intimité permet de comprendre comment s’est forgé le caractère de l’héroïne et on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec celui de la romancière. Joumana, dans cet opus, s’affirme bien comme une citadine, issue d’une grande famille constantinoise qui fait sa fierté, malgré sa difficulté à la vivre et son incapacité à intégrer sa belle-mère dans le cercle familial. Elle développe ses relations, à la fois complice avec son papa, Maâmar Benzegouta, directeur d’école et conseiller pédagogique, féru d’histoire, et toutes les ambiguïtés résultant de la difficulté pour ce dernier à maintenir les plateaux de la « balance », en équilibre d’une part, avec ses filles, d’une part, et Samra, sa seconde femme et cousine et la petite dernière, de l’autre. C’est au travers de tous ces méandres que Joumana/Najia se construit, s’affirme et se dirige tout droit vers la capitale algérienne pour devenir le professeur issu de l’école normale supérieure, haut du pavé de l’enseignement, libre de ses actes, loin du cocon familial où elle étouffait. Ce deuxième tome de la trilogie, chronique d’un temps révolu à la recherche de l’espoir, se lit à plusieurs niveaux. Les intimes, ceux qui ont côtoyé de près la narratrice, la comprendront mieux, après lecture. Les autres retiendront plus un témoignage unique des premiers pas des enseignants algériens formés dans la foulée de l’Indépendance. Reste aussi pour tous un nouveau cri d’amour pour le « Vieux-Rocher » qui veut se conjuguer avec l’espoir dans l’avenir d’une Joumana/Najia rebelle et moderne qui veut trouver la quiétude dans son univers familial. Bien d’autres projets se bousculaient dans sa tête comme : reprendre la peinture, travailler à un livre d’art sur Cirta, et participer à un projet documentaire, toujours sur sa ville natale, sans oublier le dernier tome de la trilogie dont la trame était quasiment prête. Je me rappelle ce moment magique où, pour la première fois, j’ai foulé les pavés de la rue Perrégaux, à ses côtés. Quel privilège, quel honneur que d’avoir pu faire connaissance de ce morceau de ma ville, que des événements douloureux m’avaient empêché de découvrir plus tôt lorsque j’y ai grandi ! Nous avons fini par devenir complices, à ce moment précis. Ce bref passage illustre magnifiquement son amour pour sa médina natale, pour laquelle elle s’est battue, notamment en participant à la campagne de sauvegarde de La Souika que nous avions engagée, allant, en 2005, jusqu’à faire pression sur Khalida Toumi, ministre de la Culture, afin que cesse le massacre de ce patrimoine inestimable. Massacre illustré par la démolition aveugle de trop nombreux édifices de La Souika, sous prétexte de dangerosité ! « La Souika reste pour moi ce labyrinthe digne des héros mythologiques. Les ruelles de la vieille cité sont sinueuses, capricieuses, extravagantes et rebelles. Ses raccourcis, petites voies de passages et impasses, sont si étroits que seuls leurs habitants savent que ce ne sont pas des couloirs privés. Une ébauche d’escalier, pas plus large qu’un mouchoir de poche, grimpe vers la maison de voisins depuis longtemps émigrés en France. Parfois, une ruelle se perd dans l’ombre d’une voûte ou aboutit à un cul-de-sac transformé en lieu privé où laine lavée et couscous fraîchement roulé sèchent en sécurité. Les femmes poussaient leur liberté jusqu’à s’y réunir pour causer. » (Constantine et les moineaux de la murette, éditions Barzakh, Alger, Janvier 2003) Najia était rebelle, passionnée, parfois violente, mais toujours à l’écoute des autres et soucieuse de partager l’histoire de son pays, de sa ville. Tous ses écrits le prouvent, et c’est aussi en cela que nous sommes tous orphelins. Elle était libre et indépendante, rien ne pouvait la faire taire. Elle avait le courage de ses opinions. Elle avait l’intelligence et la dignité. Elle était « droite dans ses bottes » et c’est tout cela qui la rendait attachante. Elle avait le sens de l’amitié fidèle et donnait sans compter, malgré tous les aléas de la vie, de sa vie. Son écriture était fluide, belle. On s’y retrouvait et on l’y retrouvait, à condition de la connaître un peu. Elle n’a pas eu le temps de tout exprimer ce qu’elle avait en elle. elle voulait tout le temps entreprendre quelque chose de nouveau, au risque de s’éparpiller, de se saouler. Dernièrement la peinture avait suivi le chemin de ses poèmes et elle travaillait sur des projets de documentaires et d’autres publications, encore et encore consacrés à Constantine. Najia me manque, elle nous manque et aurait tant voulu, au travers d’Adcha (association des amis de Constantine d’hier et d’aujourd’hui), contribuer au renouveau de notre ville…





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