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Décès de Youcef Merahi



Décès de Youcef Merahi

Youcef Mérahi est né le 11 janvier 1951 à Tizi Ouzou. Enfance et scolarité dans sa ville natale, jeunesse et études supérieures à Alger où il obtint le diplôme de l’Ecole Nationale d’Administration. Ces deux espaces d’énonciation dominent aussi bien sa vie professionnelle que sa production d’auteur polygraphe. Son œuvre peut se subdiviser en deux cycles : 1982-2008 et à compter de 2008, tous deux habités par la poésie.
L’itinéraire poétique de Merahi est entamé sous le signe de L’absurde et le quotidien (1982), un recueil de vingt-huit poèmes ronéotypés de manière très artisanale. Ces textes titrés, redistribués et augmentés, sont repris une décennie plus tard dans deux jolies plaquettes : Du rêve à l’éphémère de l’éphémère au rêve et Le chemin de ma route (1992), soit trente-neuf et trente-cinq poèmes. Le poète se lamente ou crie son mal de vivre dans une quotidienneté aussi insupportable qu’incertaine tant le non-sens domine toute relation, y compris amoureuse (avec parfois un discret érotisme), sujet suprême chez Merahi. Pour conjurer son sort de « paria » dans la Cité, le créateur rend hommage à d’illustres aînés qui ont été le ferment de sa vie (Djamel Amrani, Bachir Hadj Ali, Mouloud Feraoun, Jean Sénac) ou fait appel à l’amitié de ses compagnons d’infortune, les jeunes poètes de l’époque (Kamel Bencheikh, Abdelmadjid Kaouah). Mais « les mots ne mènent à rien », ce ne sont que des Cris en papier (1994), un ensemble de cinquante-quatre poèmes. Nous y retrouvons les mêmes hantises-préoccupations et les mêmes dédicataires, auxquels sont joints le critique littéraire Jean Déjeux (1921-1993), qui venait de mourir, et un double hommage appuyé à Tahar Djaout (1954-1973) qui venait d’être assassiné…
Date de mise en ligne : 27/04/2022
https://doi.org/10.3917/chihab.azza.2014.01.0234
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Youcef Merahi, Dans mon cœur il n’y a plus d’heure : «Mes doigts n’existent que par la plume et la page blanche»
Dans son recueil, le poète, natif de la ville de Tizi Ouzou, nous replonge dans une actualité traumatisante : celle des incendies de Kabylie d’août 2021.
Poésie et actualité sont-elles conciliables ? Le poète, qu’on pense attirer par les espaces éthérées, peut-il s’intéresser à la vie de chaque jour ? Aux tourments des siens ? A la marche du monde ? A-t-il parfois l’ambition de documenter des faits parfois graves ? Horace, poète de l’Antiquité romaine, répond : les peintres et les poètes ont toujours eu le droit de tout oser. Youcef Merahi, poète et auteur d’essais, suit cet aîné. Dans son recueil publié chez Apic : Dans mon cœur il n’y a plus d’heure (2023), il nous replonge, avec des mots limpides mais forts, dans une actualité traumatisante : celle des incendies de Kabylie d’août 2021. «Hier, les feux ont fait leurs provisions de larme, de colère et de vengeance», écrit l’auteur de L’absurde et le quotidien (1982). Il insiste : «La montagne flambe encore. Les pyromanes n’arrêtent pas de courir nos forêts, à flanc de montagne, d’y mettre le feu sous un ciel taiseux comme jamais. La nature se met en mode martyr»
Natif de la ville de Tizi Ouzou, il donne à voir la résilience d’une population face au drame. «La montagne n’a pas courbé l’échine, malgré les cendres, la soif et la mort béante. Des hauteurs, l’écho reprit le cri de la révolte, de la douleur, de la résistance : «Anarrez wala neknu. Entends-tu mon cœur, ce cri repris de crête en crête, de tazeqqa en tazeqqa ? » « Ici, ma montagne n’en finit plus de lécher ses blessures immémoriales. Mon peuple (lui) courbe le dos, laisse passer l’orage»
Tristesse et angoisse marquent les textes anciens et nouveaux de Merahi. Il essaye malgré l’oppressante vie de conjurer ses peurs, persistantes. «Faut-il encore une fois convoquer le poème et lui faire supporter la crasse de ces nuits camisoles ?» Et de signaler plus loin :« Il est deux heures du mat’. Les âmes bienheureuses dorment du sommeil du juste. Moi, un poème à la main, je liquide un ou deux cauchemars avant qu’ils n’aient la grosse tête»
« Y a-t-il un saint à louer pour casser cette bougeotte ? »
Mais comment résister sans invoquer les siens. Poètes disparus, amis complices des moments difficiles.
Dans les textes, illustrés par Tighilt Koceila, il est ainsi loisible de découvrir les amitiés du poète, ses attaches littéraires. Arezki Lvachir, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Djamel Amrani, Boukhalfa Bitam. Mais aussi, Tahar Djaout, Aicha Bouabaci, Taous Amrouche. Ou encore Si Muh U M’hand, poète de la Montagne. «Ce soir, en taillant ce poème, j’ai juste envie d’aller à Asqif n T’Mana m’incliner peut-être une dernière fois sur la tombe du plus grand des poètes de ma montagne »
Merahi n’a pas manqué de parler également des siens. Sa mère, Fetta Taca3lelt et son frère, Mohamed, disparus. «Qui avez-vous mis dans ce trou, ô hommes de peu de mémoire ? Souffle ô vent, souffle ! »
Dans son poème ultime, il interpelle son enfant Dadou, parti pour d’autres cieux : «Pourquoi pousser l’exil si loin mon enfant ? Pourquoi aller si loin ? As-tu seulement conscience du mien ? Je suis seul dans une peau trop lâche pour moi» Et au poète se s’interroger sur ce « rêve de partir» prégnant chez ses compatriotes. «Quel est donc ce mal du siècle qui ronge nos désirs ? Y a-t-il un saint à louer pour casser cette bougeotte ? La montagne s’est dépeuplée, et mon cœur-lui-répercute le vide chaque nuit, inutilement» Et de finir par évoquer son «obsession» de l’heure. «Franchement, je suis obsédé par l’heure. Quelle heure est-il ? Dans mon cœur, mon enfant, il n’a plus d’heure»
Toute cette galerie de personnages familiers du poète l’aide à conjurer le sort. A tenir bon «Je n’enfourche aucun cheval de bataille. Mes doigts n’existent que par la plume et la page blanche. Mes yeux esquissent un plan de bataille pour marier le coquelicot à la marguerite, la fleur d’orange au narcisse. Et s’il devait y avoir retraite, j’irai me cacher derrière mon ombre »
Nadir Iddir
El Watan du 19/01/2025
Youcef Merahi, Dans mon cœur il n’y a plus d’heure, poèmes, APIC, 2023
Tags: #Culture #Poésie #Elwatan #Youcef Merahi

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