
Écrit par Sara Kharfi - www.reporters.dz
Catherine Dib, fille de l'écrivain Mohammed Dib et secrétaire générale de la Société internationale des amis de Mohammed Dib (SIAMD), revient dans cet entretien sur le colloque-hommage, qui aura lieu les 20 et 21 mai à Marrakech, et qui s'intitule «Mohammed Dib, la traversée vers l'autre». Elle évoque également les actions et les activités de la SIAMD.
Reporters : La Société internationale des amis de Mohammed Dib, dont vous êtes la secrétaire générale, organise un colloque-hommage, les 20 et 21 mai à Marrakech (Maroc), intitulé «Mohammed Dib, la traversée vers l'autre». Comment cet hommage a-t-il été mis en place ?
ACatherine Dib : Le projet de colloque-hommage à Mohammed Dib au Maroc a été imaginé initialement par la Société internationale des amis de Mohammed Dib, il y a deux ans. Plus précisément, j'en ai parlé pour la toute première fois avec Abdallah Romli (université de Kenitra, Maroc) à Tlemcen, en Algérie, au cours des Journées Dibiennes organisées par la Fondation La Grande Maison, auxquelles nous étions invités. Mon association était alors toute jeune. Elle avait vu le jour très exactement le 7 juin 2014. Mais cela n'empêche pas l'ambition Abdallah Romli et moi avons décidé sur le champ qu'il fallait organiser « quelque chose » sur l'oeuvre de Mohammed Dib, au Maroc, car ce pays possède aussi bien des connaisseurs que de nombreux lecteurs et admirateurs des écrits de mon père. Notre idée était de proposer les deux évènements à des dates très proches. A Kenitra revenait tout logiquement le volet universitaire, tandis que je me proposais de lancer, à Marrakech, un évènement plus ouvert. La SIAMD a pour vocation de s'adresser à tous les publics. A part un changement de date pour l'évènement de Marrakech, tout se réalise comme prévu. Ce sont deux rendez-vous autour de Mohammed Dib  et non un - qui sont proposés au Maroc en 2017. Les 20-21 mai à Marrakech sur «L'ouverture à l'autre» et les 26-27 octobre à l'université de Kenitra sur « Quête du sens, quête d'appartenances». Si les choses ont pu se faire à Marrakech la SIAMD étant une petite structure c'est très largement grâce à nos partenaires. Nous avons eu la chance que le Centre de développement de la région du Tensift (CDRT Forum de Marrakech), par le biais de son bureau et de son président Ahmed Chehbouni, propose d'être co-organisateur de l'évènement et de l'intégrer dans sa Semaine culturelle. Celle-ci a lieu fin mai, d'où ce changement de date pour nous. Le CDRT, que je suis depuis sa création en 1999, contribue au développement économique, social et humain de la région. J'ai fait le déplacement à Marrakech en 2016 pour rencontrer, avec Ahmed Chehbouni, le directeur de l'Institut français, Christian Pomez, le directeur de Dar Attakafa-Maison de la culture, Hassan Benmansour et Azzedine Kara, directeur régional de la culture. Ces trois partenaires nous ont immédiatement rejoints. Christian Pomez de l'Institut français a offert d'accueillir deux artistes en résidence à la Maison Denise-Masson, rendant possible pour nous la création d'un spectacle de slam sur les textes de Mohammed Dib. L'Institut français a même pris l'initiative de lancer un projet de plus, portant sur l'écriture théâtrale bilingue et la mise en scène d'extraits du roman la Grande maison, dans trois lycées de Marrakech, un projet encadré par Claude Buono. De mon côté, j'ai commencé à solliciter des universitaires, écrivains et journalistes marocains, sur les conseils du grand écrivain Abdellatif Laâbi, qui fut un ami de mon père et suit les activités de la SIAMD d'un regard bienveillant. Les autres orateurs du colloque sont des membres de la SIAMD. Hervé
Sanson en fait partie et c'est lui qui a rédigé l'argumentaire du colloque. Je dois préciser que la Semaine culturelle du CDRT ne se limite pas à l'hommage à Mohammed Dib, elle propose d'autres activités, fruit d'un travail de plusieurs mois avec les lycées de Marrakech. J'ajoute que l'hommage à Mohammed Dib à Marrakech bénéficie d'une subvention de l'ambassade de France au Maroc, accordée grâce aux sénateurs Hélène Conway-Mouret et Richard Yung.
C'est un hommage qu'on pourrait qualifier de pluridisciplinaire puisque, en plus des conférences et des tables rondes, il y aura des soirées artistiques et des créations, notamment des ateliers d'écriture avec des lycéens de Marrakech
Oui, vous avez bien remarqué qu'à côté du colloque des spectacles sont proposés. Le 20 mai aura lieu la représentation théâtrale bilingue, création de lycéens de Marrakech encadrée par l'Institut français. Le spectacle de slam-poésie, préparé pendant une semaine d'ateliers créatifs à la Maison Denise-Masson, par une quinzaine de jeunes de Marrakech, sous la houlette des slameurs français Loubaki et Scor-P, est programmé le 21 mai. Le CDRT a eu l'excellente idée d'associer à l'évènement deux groupes instrumentaux et vocaux de grande qualité, Les Amis de Mouachahat (20 mai) et Jossour (21 mai), rendant hommage à Mohammed Dib autrement, par la célébration de la culture ancestrale commune aux deux villes de Tlemcen et Marrakech. Et pour la première fois, les photographies de mon père, publiées dans «Tlemcen ou les lieux de l'écriture», feront l'objet d'une intervention, le matin du colloque à l'Institut français. L'orateur est Thami Benkirane, de l'université de Fès, photographe lui-même. Le public aura l'occasion de (re)voir les photos de mon père : elles seront exposées dans le hall de la salle Leïla-Alaoui, où les conférences sont données. La pluridisciplinarité est une forme de fidélité à Mohammed Dib, car il était doué dans de nombreux domaines et pas seulement celui de l'écriture. Notre association a pour ambition d'utiliser différents modes d'expression et même des co-créations, comme ce spectacle de slam-poésie, pour démontrer si besoin en est que l'oeuvre de mon père est d'une grande modernité et qu'elle s'adresse à un public très large. Nous avons fait le constat que son oeuvre est à la fois reconnue et méconnue. Nous souhaitons la diffuser auprès des jeunes, des enfants, de toute personne qui n'a pas eu l'occasion de la découvrir à travers ses études ou son cheminement personnel. Convaincus du rôle primordial des enseignants dans la découverte littéraire, nous avons développé une anthologie en ligne sous la direction de Charles Bonn, président avec Hervé Sanson du comité scientifique de la SIAMD. L'anthologie rassemble, à ce jour, une centaine d'extraits sélectionnés par des spécialistes et permet la recherche structurée par titre d'oevres et par mots-clés.
La Société internationale des amis de Mohammed Dib est une structure créée en France pour «contribuer, par tous les moyens, au rayonnement de l'oeuvre de Mohammed Dib». Pourriez-vous revenir sur la naissance et les objectifs de la SIAMD ?
Les objectifs de la SIAMD sont d'organiser des actions de vulgarisation et de soutien aux actions scientifiques, y compris en les élargissant à des écrivains proches de mon père, comme Jean Pélégri mais ceci n'a pas encore été réalisé. L'une des missions essentielles de notre association est de dépasser les clivages : Dib ne peut pas être enfermé dans la définition d'un écrivain nationaliste, réaliste ou social, ni être abordé sous le seul angle d'écrivain « francophone » car il refusait le clivage entre « écrivain français » et « écrivain francophone ». Nous nous sommes donnés pour mission de (re)mettre son oeuvre dans l'actualité de la culture et du débat d'idées, refusant les hommages qui pourraient figer l'oeuvre dans un temps dépassé alors qu'elle est si vivante. Nous voulons montrer que cette oeuvre parle, aujourd'hui, aux jeunes, aux femmes, à tous. Par sa vie et son oeuvre, Dib a été un passeur, un lanceur de passerelles, un homme montrant les voies de la tolérance, du partage, de la fraternité, de l'universalité, sans refuser de voir la souffrance et l'injustice mais en aspirant à les dépasser par sa création littéraire. Et cela ne pourra jamais être démodé. Par ses écrits, il représente l'Algérie, la France, la Finlande Mais au-delà de lieux et des cultures particuliers, il dessine la rencontre entre les cultures. La SIAMD a pu voir le jour, au départ, du sentiment de deux soeurs, en 2012. Ma soeur Assia et moi-même étions tristes du fait que rien n'était prévu pour 2013, année du 10e anniversaire du décès de notre père. A Grenoble, Assia avait collaboré à la mise sur pied d'une exposition de photos deux ans auparavant à la Bibliothèque municipale. Charles Bonn, devenu l'un des membres fondateurs de notre association, était venu parler de l'oeuvre de Dib. Depuis, rien en vue pour le public. Que faire ? Nous étions convaincues qu'il y avait de la place pour une initiative spontanée, malgré l'éloignement géographique, Assia vit à Grenoble, moi à Bruxelles, en Belgique, ma mère et mon frère à Paris, deux soeurs en Hollande, et les spécialistes de l'oeuvre de Mohammed Dib sont partout en France, en Algérie, dans le monde... J'ai contacté des institutions, des écrivains et des spécialistes de l'oeuvre, Mourad Yelles, Habib Tengour, Charles Bonn, Paul Siblot. Ils m'ont cité d'autres noms, une liste d'orateurs a pris forme, un premier colloque s'est décidé pour 2013. J'ai sollicité des historiens et des sociologues, également, pour que l'oeuvre soit éclairée par différentes approches. L'historien Benjamin Stora a été l'un de nos orateurs, Tahar Bekri également. Nous avons eu le soutien de l'Institut français, le parrainage de la ministre de la Francophonie et les conseils de François Zabbal de l'Institut du monde arabe. La Maison de l'Amérique latine a accueilli le colloque. Le 24 septembre 2013, jour J, la salle était comble et nous avions refusé des inscriptions... J'ai été impressionnée par l'attachement sincère et même l'affection que tous manifestaient à mon père. Le peintre Mustapha Boutadjine est arrivé par surprise avec, sous le bras, le portrait de mon père en collages. Il apportait sa contribution en décorant la salle. Ce jour-là, nous avons décidé de ne pas en rester là et de créer une association. A la suite du colloque, un dossier Dib est paru dans la revue Qantara 89 (octobre 2013) de l'Institut du monde arabe et nous avons mis en ligne les actes du colloque sur le site de Limag. Le petit noyau de départ était désormais entouré d'un groupe de spécialistes et d'amateurs de l'oeuvre de Dib, prêts à continuer l'aventure. Nous avons décidé qu'il fallait aussi définir nos initiatives sur un long terme et les ancrer dans une collaboration avec des acteurs culturels proches des gens. A côté des manifestations proposées de manière ponctuelle, nous tenons à mener des actions sur la durée, proches des citoyens et du public scolaire. Nous avons contacté les autorités de Saint-Denis, la seule ville au monde qui possède une rue Mohammed Dib. Saint-Denis mène une politique culturelle riche et créative dans l'esprit de la découverte et du vivre ensemble. Nous avons pu y organiser, modestement, quelques activités d'éducation permanente et espérons les développer. La SIAMD est une association «Loi de 1901» créée le 7 juin 2014, dont le Conseil d'administration est composé de membres de la famille Dib et d'universitaires. Chacun peut devenir membre de l'association il suffit de se connecter au site de la SIAMD pour demander son affiliation. L'association est ouverte à tous, bien sûr, et nous avons déjà des membres à New York, en Espagne... Nous organisons quatre activités par an, dont vous êtes informés par le site internet et par courriel. Le site Internet est l'oeuvre de mes deux soegurs Assia et Laura, et le superbe logo que vous pouvez y voir a été dessiné par Louise Dib, l'une des petites-filles, une artiste vivant et travaillant à Alger. Le site se veut sobre et élégant, par fidélité à la réserve que Dib a toujours manifestée dans les médias.
B
Vous avez mis en place également un comité scientifique, quel est son rôle ?
Nous avons, en effet, un comité scientifique dont le rôle est d'appuyer nos manifestations en prenant la parole sur Dib en public, de nous conseiller sur le bien-fondé d'une initiative ou l'autre, d'apporter un regard averti sur l'oeuvre et d'organiser des activités scientifiques qui mettront en lumière des aspects encore trop peu étudiés de l'oeuvre de Dib. La SIAMD est un petit groupe, nous fonctionnons sans grand formalisme les décisions et les actions se font dans un esprit de collégialité. Nous communiquons par mail et téléphone et nous nous rencontrons en réunion deux ou trois fois par an, le plus souvent à Paris. Les membres du comité scientifique mettent la main à la pâte comme les autres. Pour la création de l'anthologie en ligne, tout le monde s'est mis à la dactylographie, y compris les universitaires. Puis l'attribution des mots-clefs fut la tâche des experts du comité scientifique Charles Bonn et François Desplanques.
Dans les objectifs énumérés sur votre site Internet, vous évoquez «la recension des travaux, documents et écrits de tous types sur l'écrivain » que vous mènerez, menez, «en collaboration internationale avec des revues littéraires, avec des associations culturelles et autres structures». Où en êtes-vous par rapport à cela actuellement ?
La recension des travaux, documents et écrits sur Dib se fait sur le site Internet de Limag-Littératures du Maghreb, cordonné par Charles Bonn. Il s'agit d'un outil irremplaçable pour tout chercheur intéressé par ces littératures. Limag a dû se résoudre, malheureusement, à suspendre les nouvelles entrées bibliographiques, faute de collaborateurs, sauf pour ce qui concerne Mohammed Dib, et ce grâce à l'activité des membres de la SIAMD. Je vous le disais plus haut, la SIAMD vient de rendre publique une anthologie d'extraits, accessible par le site Limag et par son propre site. Nous n'avons pas encore lancé la collaboration avec d'autres publications arabophones, anglophones, hispanophones, etc. mais cela fait bien partie de nos projets.
Vous avez également des partenaires, dont l'association La Grande Maison de Tlemcen. Quels types de partenariats avez-vous développé ou développeriez-vous à l'avenir avec cette association qui organise notamment le Prix Mohammed Dib ?
La fondation La Grande Maison de Tlemcen fut tout naturellement notre premier partenaire puisqu'elle nous avait précédés et de nombreuses années dans la volonté de mieux faire connaître l'oeuvre de Mohammed Dib. Nous avons beaucoup de points communs. Notamment, les universitaires, membres de la SIAMD, interviennent, depuis toujours, aux colloques organisés par La Grande Maison. Et nous avons, comme cette fondation, une double approche, scientifique et de vulgarisation. Nous avons aussi des différences. Par exemple, la Grande Maison s'intéresse entre autres à la production littéraire algérienne en arabe et en amazigh, par le biais du Prix Mohammed Dib, ce qui n'entre pas dans notre champ d'action. Etant une institution algérienne, elle développe tout naturellement une activité liée en partie à son contexte culturel. De notre côté, nous nous attachons, par exemple, surtout par le biais de nos activités à Saint-Denis, à valoriser l'identité culturelle des citoyens d'origine algérienne, maghrébine, ce qui ne concerne pas a priori la Grande Maison. Notre grande ambition est que Mohammed Dib soit étudié plus largement dans les collèges et lycées en France. Et nous ne sommes pas liés à une institution ou un lieu particulier. Mais nos points communs sont plus importants que nos différences. Concrètement, nous n'avons pas encore défini d'actions communes. Elles devraient se définir sur la base de nos apports spécifiques. Comme la Grande Maison est bien présente à Tlemcen, nous pourrions imaginer des activités dans d'autres villes d'Algérie. Alger accueille, par exemple, pour la deuxième année consécutive en mai 2017, une tournée du théâtre de marionnettes Illusia (que nous avons déjà présenté à Saint-Denis), à l'initiative de l'ambassade de Finlande en Algérie dans le cadre du Festival culturel européen en Algérie. Il s'agit du spectacle «Quand l'enfant-jazz, l'ombre passe», sur le poème de Mohammed Dib. Nous pourrions élargir ensemble une telle initiative.
L'autre objectif de la SIAMD est la célébration du centenaire de la naissance de Mohammed Dib en 2020. Avez-vous déjà commencé les démarches, entamé une réflexion et entrepris un travail dans le sens de cet événement ?
Il s'agit d'un projet très important, auquel nous avons commencé à réfléchir avec Guy Basset, membre du comité scientifique de la SIAMD. Pour le moment, nous n'en sommes pas encore au stade des projets concrets et nous vous informerons dès qu'ils prendront forme. La Bibliothèque nationale de France, qui possède un fonds important de manuscrits de Mohammed Dib, prévoit une exposition en 2020. Et le groupe international des chercheurs de l'ITEM travaille sur ces archives, en vue de publier des éditions génétiques des oeuvres de Mohammed Dib, avec plusieurs parutions prévues pour 2020..
Posté par : litteraturealgerie