Algérie

Civilisation musulmane: fruit du soutien au savoir et de la tolérance


Sept cents ans de nostalgie Depuis le déclin de la civilisation musulmane, d’un arabe à l’autre, depuis ce temps-là nous comptons des siècles de nostalgie, dont nous aimons à arrondir le nombre à sept par fidélité à quelque appartenance. Pour ceux qui, d’entre nous, ne se confortent là ni dans un fanatisme, ni dans un narcissisme anesthésiant, ni dans l’épanchement d’un boukâe ‘allal atlal, cette nostalgie illustre en soi une vivacité de mémoire et un appel intérieur à recouvrer son rang. Pour la chaîne des descendants sim-ples et honnêtes de cette civilisation, ce sont sept siècles de nostalgie mêlée de révolte qu’ils se retournaient parfois contre eux. Mais pour la chaîne de leurs dirigeants successifs, ce sont sept siècles d’une pseudo nostalgie coulée dans la démagogie et le populisme, sept siècles de recul en matière de gouvernance et de résistance, comme si leur mémoire était restée figée sur les concupiscences de Boabdil et leur courage ravalé à la vue des seules images d’un Houlagou et d’une Isabelle de Castille, tour à tour leurs vainqueurs. Pas de honte à dire que par moments nous doutions que nous appartenions à une Oumma qui fut si créative, si prospère et avancée à force d’entendre des personnes suspectes, ignares, celles-là mêmes qui nous tenaient dans l’immobilisme, l’incohérence et la misère, nous le ressasser sans preuve. Seuls ceux, d’entre nous, qui avaient l’accès à la preuve et possédaient l’érudition permettant la comparaison ont pu en garder une certitude matérielle et une mémoire aussi lourde que douloureuse, qu’ils n’avaient d’ailleurs souvent aucun moyen de nous la transmettre. Avoir maintenant à sa disposition tant d’ouvrages, qui plus est écrits par des Occidentaux, recensant les découvertes, les réalisations et les méthodes avancées de nos ancêtres lointains, éclaire notre conscience et nous donne de la sérénité à habiter notre nom, aussi meurtri, aussi brisé fût-il. Comme ce livre de Gustave Lebon (1) d’où se détache cette parole: «Ils (les Musulmans) ont ouvert à l’Europe le monde des connaissances scientifiques, littéraires et philosophiques qu’elle ignorait, et ont été nos civilisateurs et nos maîtres pendant six cents ans.»On sait cependant que tous les exploits réalisés par nos ancêtres civilisateurs ne reçurent pas, en leurs temps, une adhésion unanime. Les réticences, les oppositions, voire les condamnations ont été le lot de plusieurs d’entre eux: El Hallaj fut supplicié puis jeté au bûcher, Ibn Rochd chassé et Ibn Sina échappa à une ou plusieurs tentatives d’assassinat par ses détracteurs. Mais il faut relever que ce qui a rendu possible la réalisation de plusieurs découvertes et œuvres était -outre les conditions sociales et économiques satisfaisantes- la protection qu’apportaient les gouvernants, dans leur majeure partie, aux scientifiques, artistes et hommes de lettres. Même dans des situations conflictuelles, des rois tenaient à accorder une place particulière aux sciences, aux arts et belles-lettres: on épargnait les savants et lettrés dans les guerres, leur offrait les moyens de réaliser leurs expériences ou d’exprimer leur talent; ou encore, on construisait des écoles, des universités, des observatoires, des bibliothèques, des hôpitaux et laboratoires. Ainsi les centres du savoir furent multiples: Baghdad, Le Caire, Tolède, Cordoue ou encore Samarcande; et les protecteurs furent nombreux dont notamment Haroun El Rachid, son fils El Mamoun (814-833), El Hakem II (990-1021), Oloug Beg souverain de Samarcande. Les Arabes possédaient, déjà bien avant l’islam, une langue homogène et un goût prononcé pour le verbe et la rhétorique; mais, après leurs conquêtes, ils n’eurent nulle réticence à s’ouvrir aux langues étrangères et à traduire les œuvres qu’elles comportaient. S’ils excellaient encore plus dans les belles-lettres durant les époques omeyyade et abbasside, leurs hommes de savoir portèrent à un plus haut degré les connaissances dans des domaines où il ne leur fut pas aisé d’être acceptés des foules. Les califes avaient plus tendance à les protéger qu’à se soumettre à la pression de la rue. Ce fut le cas d’abord des philosophes. «Les khalifes se virent souvent obligés de les exiler pendant un certains temps», dira Gustave Lebon. Pourrons-nous actuellement imaginer un comportement équivalent des pouvoirs à l’égard des esprits controversés, en considérant que ces philosophes «avaient fini par rejeter la plupart des préceptes de l’islamisme et ne plus admettre que les dogmes fondamentaux». Aboulala Tenouki et Ibn Rochd sont allés très loin dans ce sens, et ce dernier, grâce à son libre penser, avait, par ailleurs, dépassé les philosophes grecs dont il fut le traducteur et l’interprète. Cela dit, c’était surtout l’homme de sciences qui avait besoin d’aide et de protection. Sachant que les méthodes scientifiques chez les musulmans d’alors reposaient déjà sur l’expérimentation. Gustave Lebon dira qu’ils «étaient les premiers dans le monde et les seuls durant longtemps qui (en) comprirent l’importance». Autrement dit, les éléments, les corps humains et les espaces naturels ont été soumis à des manipulations et des observations directes, susceptibles parfois de heurter les croyances étroites. Dans le domaine de la chimie (où ils découvrirent bien avant Lavoisier les principales opérations dont la distillation) et en astronomie, leurs seuls instruments ne suffisaient pas aux scientifiques. Il fallait la construction de laboratoires et d’observatoires ainsi que des lieux d’échange de connaissances. Aidés par leur découverte mathématiques en trigonométrie et en géométrie analytique, les Arabes introduisirent «dès le dixième siècle des tangentes dans les calculs astronomiques, (construisirent) des tables rigoureuses de l’obliquité de l’écliptique et de sa diminution progressive, (donnèrent des estimations) exactes de la précession des équinoxes, et déterminèrent les premiers la durée de l’année» (1). Plus que dans les mathématiques, l’astronomie ou la chimie, c’est dans la médecine que les Arabes ont réalisé les progrès les plus importants (leurs ouvrages seront encore imprimés jusqu’au dix-huitième siècle en Europe). Et là aussi c’est grâce à l’expérimentation et à la protection qu’ils trouvèrent chez les gouvernants. Le célèbre médecin que fut Rhazès (850-932), qui pratiqua la médecine durant 50 ans, soumettra tous les travaux de ses devanciers à de vives critiques au lit des malades. Sa connaissance de l’anatomie sera étendue et lui permettra la découverte de procédés thérapeutiques. Après lui, Ibn Sina (980-1037) pratiquera la chirurgie, aura une meilleure connaissance des maladies qu’il décrira avec plus de détails que quiconque avant lui, alors que Albucasis, le plus célèbre chirurgien arabe, mort en 1107, conçut de nombreux instruments de chirurgie dont «la lithotritie considérée à tord comme une invention moderne» (1). Tout compte fait, pourvu qu’elle ne s’illustre pas par des incantations soporifiques, cette nostalgie séculaire, qui nous habite, reste un sentiment sain nous liant à notre passé. Il nous faut cependant nous hâter d’emprunter aux médecins illustres, que nous venons de citer, leur démarche: disséquer le corps de ce passé, déterminer avec détails nos tares si nous voulons éviter que se perpétuent nos chutes et rechutes. Car viendra un temps où nous n’aurons d’autre combustible que ce que nous avons dans la tête. 1) Les influences de la civilisation islamique en Occident, Dr Gustave Lebon   Mohamed Sehaba
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