Algérie

Chérifa Bouatta, professeure de psychologie à l'université d'Alger, vice-présidente de l'association de psychologie (SARP) et directrice de la revue 'Psychologie" 'J'ai mes propres désillusions..."


Chérifa Bouatta, professeure de psychologie à l'université d'Alger, vice-présidente de l'association de psychologie (SARP) et directrice de la revue 'Psychologie" 'J'ai mes propres désillusions..."
J'avoue que je n'ai pas de souvenirs précis sur le 5 Juillet 1962. Par contre, ce que je peux en dire, c'est que cette date correspond à quelque chose de très fort. C'est comme s'il s'agissait de retrouvailles, d'identité et de dignité : je suis algérienne. Une Algérie où des femmes et des hommes ont été capables de sacrifier leur vie pour des idéaux, pour la liberté... La guerre de Libération a entraîné dans son sillage la libération d'autres pays africains et a mis fin à l'idée qu'un pays pouvait être colonisé. En même temps, le 5 Juillet, pour moi, est une revanche sur une certaine "histoire" qu'on m'avait présentée et qui décrivait l'Algérie comme un pays aride, peuplé de tribus qui se faisaient constamment la guerre et, message subliminal, colonisable.
Un souvenir toutefois de ce jour-là : mon petit voisin dansait dans la cour et tous les enfants s'étaient mis à danser avec lui.
L'université foisonnait d'idées et de débats
Qu'est devenue l'Algérie, 50 ans après ' Pour y répondre, je choisis quelques étapes marquantes, car la mémoire est toujours sélective. Je parlerai donc de l'accès à l'université et du phénomène de la violence.
Dans les années 1970, l'université, malgré le parti unique et les organisations de masse, foisonnait d'idées, de débats sur l'avenir du pays et de son élite, sur ce que nous les jeunes allions accomplir, pour introduire le pays dans l'ère du progrès et de la modernité. Et nos enseignants, certains brillants, impliqués dans la vie de la cité, étaient porteurs de valeurs humanistes et modernistes...
À l'époque, l'argent n'était pas le maître du monde et je rêvais à mon tour d'être professeur à l'université et de contribuer aux débats d'idées et à la transmission des connaissances et des valeurs humanistes à mes étudiants. Je suis devenue professeure ; pour le reste, beaucoup de désillusions...
Pour ce qui est des violences, celles qui m'ont marquée et qui resteront indélébiles pour le restant de mes jours, ce sont les violences de la décennie noire. D'abord, les têtes qui tombaient. Djaout que j'appréciais et dont j'avais l'habitude de lire ses articles, ses livres. Boucebci qui a été mon professeur et qui s'était toujours impliqué dans les causes justes. Belkhenchir qui a été mon camarade à l'université, parce qu'il estimait qu'un pédiatre devait aussi comprendre la personnalité de l'enfant, sa subjectivité. Alloula que j'avais énormément apprécié, dans le domaine du théâtre. Je dis des têtes au sens propre et au sens figuré, car ce sont des hommes qu'on a assassiné, des hommes qui constituent l'élite de ce pays.
C'est terrible quand tous vont mal !
Il y a ensuite les massacres collectifs, nos interrogations en tant que psychologues de l'association SARP et notre rencontre avec les victimes des violences terroristes. Oui, nous avions lu, dans les journaux, que des gens ont été abattus, mais rencontrer des personnes qui vous décrivent les massacres, comment le père, le frère... ont été assassinés, comment on s'est acharné sur le corps et comment on a survécu, c'est l'horreur absolue. Les psychologues n'ont pas encore tout dit sur ce qu'ils ont eux-mêmes vécu et ressenti... Il y a eu quelques travaux de mémoires, qui se sont attelés à cerner le vécu du psychologue, mais c'est loin d'être suffisant. Eux-mêmes se demandaient s'ils étaient capables d'écouter l'impensable, certains se sont même retirés ou sont tombés malades. Les victimes, elles, étaient souvent sidérées, dans l'incapacité de comprendre ce qui leur était arrivé et quel sens elles pouvaient donner à la mise à mort de leurs proches, de leurs voisins... Les victimes rapportaient aussi que leur famille se portait très mal. C'est terrible quand tous les membres d'une même famille vont mal et qu'il n'existe pas un seul d'entre eux qui peut encore "tenir le coup" et constituer une ressource pour les autres !
Les souffrances n'ont pas cédé à l''uvre du temps
Aujourd'hui, au sein de la SARP, on s'interroge sur les victimes, sur ce qu'elles sont devenues. Après plus de 10 ans, ont-elles retrouvé les forces nécessaires pour faire face au quotidien ' Ont-elles élaboré leur deuil ' Je reste sceptique pour ma part, car jusqu'à présent nous recevons dans notre consultation des personnes qui rapportent les évènements traumatiques, vécus au cours des années 1990, qui ont bouleversé leur vie et entraîné des souffrances psychiques qui n'ont pas cédé à l''uvre du temps.
J'ai aussi mes propres désillusions : comment ce type de violences est-il possible ' Comment l'Algérie, qui était vouée à un bel avenir, se retrouve-t-elle face à des violences collectives ' Il est vrai que certains auteurs ont tenté d'expliquer ce phénomène, mais cela reste largement insuffisant... Je ne peux pas non plus oublier le lynchage des femmes de Hassi Messaoud, et là, c'est une immense colère qui prend naissance en moi. Comment des hommes peuvent-ils décider de s'attaquer à des femmes, sous prétexte qu'elles étaient de mauvaises m'urs ' Mais de quel droit, qui peut les mandater '
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