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Algérie - Réouverture de la chasse: Une décision diversement appréciée



Algérie - Réouverture de la chasse: Une décision diversement appréciée


Le 12 septembre 2020, lors de l’installation du Conseil supérieur de la chasse et du patrimoine cynégétique, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Abdelhamid Hemdani, a pris de court beaucoup de monde en annonçant la levée de l’interdiction de la chasse imposée en 1992 face à la situation sécuritaire et sa réouverture dans 3 jours, le 15 septembre.

Une annonce applaudie par les centaines de milliers de chasseurs qui réclamaient haut et fort de pouvoir reprendre leur hobby après qu’ils aient récupéré les armes qu’on leur avait retirées au début des années 1990 pour les protéger des incursions de terroristes.

Un mois après cette décision, chez les forestiers, les protecteurs de la nature et même dans les rangs des chasseurs dignes de ce nom, on continue toujours de s’interroger sur l’opportunité de cette réouverture impromptue après une fermeture qui aura duré 28 ans. Tout le monde s’accorde à dire que c’est une décision précipitée, irréfléchie et même irresponsable. Suspecte.

Pour ou contre la chasse proprement dite, et indépendamment, pour forestiers, les chasseurs et les protecteurs de la nature, il aurait fallu au préalable une période de préparation assez longue pour permettre d’une part la remontée des effectifs de gibiers laminés par le braconnage et une formation sérieuse et non de circonstance pour les chasseurs patentés et également les forestier et les services de sécurité, dont seuls les plus anciens ont gardé quelques souvenirs sur les vieilles procédures.

Pour nos interlocuteurs, quel que soit leur bord, il ne fait aucun doute que cette décision est politique et qu’elle a été prise en perspective du référendum pour la nouvelle Constitution. On nous a rapporté qu’une manœuvre identique avait été entreprise par la sœur d’un ministre de Bouteflika pour impliquer les chasseurs dans le soutien au 5e mandat. Des milliers de signatures ont été récoltées de la sorte. Lever l’interdiction et rouvrir la chasse, alors que depuis des décennies, le pays est livré aux braconniers de toutes sortes qui écument le pays du Nord au Sud en employant toutes les armes, les engins et les pièges interdits, c’est donner un blanc-seing pour achever ce qui reste de la faune. Bien que chasseur et braconnier soit très souvent la même personne, autoriser de tuer des animaux légalement, c’est lâcher des dizaines de milliers de nouveau fusils dans la nature. Les commentaires sont innombrables sur les réseaux sociaux pour s’indigner de la décision du ministre de l’Agriculture.

Le président de la Commission nationale pour la protection de l’environnement et le climat, Mustapha Lahouiri, une association répartie sur 16 wilayas, a appelé le président de la République à annuler cette décision qu’il a qualifiée de très grave et a appelé des protecteurs de la nature à se mobiliser pacifiquement contre cette décision. Pour lui, le pays a besoin de mettre en œuvre des actions de protection et de restauration de la faune. A commencer par une période de plusieurs années de repos biologique pour la remontée des effectifs des populations de gibiers et la reconstitution des milieux naturels saccagés. Simple à faire: amodier les terrains sans y chasser et les mettre sous la protection des chasseurs dignes de ce nom.

Du temps également pour encadrer efficacement l’activité. Comment, nous dit un forestier de la vieille garde, faire face à la fois aux braconniers et aux chasseurs patentés avec 4.000 agents des forêts dont les trois quarts sont dans les bureaux. Les 1.000 qui théoriquement sont sur le terrain n’ont aucune expérience en la matière. Autrefois, les jeunes recrus apprenaient sur le tas avec leurs collègues plus âgés, mais il y a eu une coupure longue d’une génération.

Les 20 ans ont laissé le champ libre aux braconniers et le vrai saccage a commencé après la restitution des armes. «Comme pour le corail», nous dira un chasseur de Annaba. «Ils se sont vengés aveuglement de leur années de privation.» Cela a conduit à l’extermination du cerf de Barbarie. Ils ne laissent aucune chance au porc-épic, au lièvre, à l’hyène et autres espèce rares et protégées même au plus profond du désert. Autre chose, nous apprennent nos interlocuteurs, en 20 ans, les espaces naturels et les forêts se sont drastiquement réduites par l’occupation et les incendies. Des routes et des chemins ont été ouverts sans discernement, faisant fuir les animaux dérangés vers des refuges où ils vont être maintenant pourchassés impitoyablement.

La faune, patrimoine naturel national, espèces protégées ou pas, gibier ou pas, est en extinction. Pour les chasseurs dignes de ce nom et les protecteurs de la nature, le rôle premier de l’Etat, c’est de le reconstituer et de lutter énergiquement contre toutes les formes de braconnage. Après, seulement après, on pourra parler de chasse proprement dite.



. La loi n’a jamais été appliquée

La chasse est réglementée en Algérie, elle l’a toujours été. Pendant la colonisation et après l’indépendance. Elle l’a été aussi depuis l’antiquité, régie par des codes éthiques établis entre les royaumes, les tribus, les communautés. De tout temps, on a tué des animaux pour se nourrir ou se protéger, à l’origine puis devenu sédentaire avec la culture et l’élevage, l’homme a tué l’animal sauvage pour le plaisir, le trophée.

La première loi sur la chasse date de 1982 dans le flot des textes promulgués au début des années 1980 sur l’environnement et la protection de la nature. Une loi (n° 82-10 du 21 août 1982 relative à la chasse) considérée à l’époque comme rigide – le permis de chasse par exemple valable une seule année et délivré à des conditions excessives – et inapplicable faute de moyens coercitifs en dépit de l’omnipotence de l’Etat. Trop protecteur de la nature et déséquilibré en faveur du gibier, disaient les chasseurs et les «porteurs de fusils», comme on se plaisait à nommer ceux qui écumaient le pays sans discernement jusqu’aux confins du désert.

La loi de 2004 (n° 04-07 14 août 2004 relative à la chasse) est une actualisation de celle 1982 imposée par l’avancée sur la conservation de la biodiversité apportée par les textes qui ont suivi le Sommet de Rio, notamment celle relative à la protection de l’environnement dans le cadre du développement durable de juillet 2003.

Elle a été promulguée alors que la chasse avait été interdite 10 ans auparavant pour des raisons de sécurité. Dans les campagnes, les armes de chasse ont même été retirées à leurs propriétaires pour les protéger des incursions terroristes qui cherchaient à s’armer. Ce qui par ailleurs a rendu les douars et mechtas plus vulnérables face aux terroristes. Pour l’histoire, la débâcle des groupes armés terroristes a commencé lorsque les armes ont été rendues à leurs propriétaires qui se sont alors organisés en groupe de self défense apportant de la sorte une aide précieuse aux services de sécurité. Le texte de 2004 fait plus dans le détail et apporte quelques éléments de modernité, notamment sur la nature des équipements et des armes et les moyens de capture qui ont évolués. Elle interdit par exemple les moyens de locomotion motorisés, comme les véhicules, motos, hélicoptères, aéronefs et autres engins utilisés, soit comme moyen de rabat, soit comme moyen de chasse.

Les sanctions sont revues à la hausse, les amendes passent de 1.000-5.000 DA à 50.000-100.000 DA. Le permis de chasse est valable 10 ans. Il se trouve que cette loi n’a jamais été appliquée puisque la chasse est interdite sur tout le territoire national depuis sa promulgation.

La chasse, c’est-à-dire poursuivre et tuer un animal dans un cadre organisé et réglementé, mais pas le braconnage qui, malgré l’interdiction stricte de porter ou de transporter une arme de chasse, a fait des ravages jusqu’à exterminer des espèces emblématiques comme le cerf de Barbarie dans les forêts du Nord-Est et les gazelles dans les endroits les plus isolés du Sahara. La question qui se pose avec la réouverture officielle aussi bien chez les forestiers, les chasseurs dignes que les protecteurs de la nature est: sera-t-elle respectée avec des milliers de nouveaux fusils lâchés légalement dans la nature sans pouvoir les contrôler?



Photo: Cerf de Barbarie (El Kala)

Par Slim Sadki


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