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Algérie - Contribution: De l’usage intensif des pesticides, et leurs conséquences néfastes (Suite et fin)



Algérie - Contribution: De l’usage intensif des pesticides, et leurs conséquences néfastes (Suite et fin)


L’usage intensif des pesticides a débuté dans notre pays lors des anciennes campagnes de lutte antiacridienne, qui a entraîné le déversement de plusieurs tonnes de pesticides (des organophosphorés, des carbamates et la deltaméthrine), par pulvérisation dans les régions infestées par le criquet pèlerin, dans les régions du Sud et dans le Tell.

Ces campagnes intensives de lutte antivectorielle menées au début des années 2000 ont engendré une pollution massive des sols, des eaux superficielles, des nappes souterraines et de tous les milieux physiques dans les régions soumises à ce traitement massif.

Des échantillons d’eau potable prélevés dans la région de Staouéli (Alger) ont montré à l’époque, que dans plus de 30% des échantillons, la concentration de certaines molécules organochlorées (lindane, H. chlore, 2,4 et 4,4 DDT, 2,4 et 4,4 DDE) et des organophosphorés (diazinon, parathion), dépasse les valeurs guides préconisées par l’OMS (Moussaoui et al. 2001).

Depuis 2005, une autre forme d’utilisation intensive de pesticides s’est généralisée dans de nombreuses wilayas du pays, dans le cadre du Programme national de lutte contre les zoonoses et plus particulièrement dans la lutte contre une pathologie vectorielle: la leishmaniose. Cette maladie avait pris de l’ampleur malheureusement dans toutes les régions du pays, compte tenu des bouleversements écologiques et des dégradations environnementales urbaines et rurales durant cette période.

Ces traitements intensifs par les pesticides se sont faits généralement pour parer à l’urgence, mais sans souci aucun des conséquences environnementales directes et des conséquences sanitaires sur le long terme liées aux infiltrations de ces substances non dégradables dans les sols, dans les sources et les nappes, puis vers les écosystèmes: les végétaux, les animaux et nécessairement l’homme.

Il faut rappeler également que, selon le Cadastre national des déchets dangereux, il existe plus de 2.300 tonnes de pesticides périmés entreposés de façon anarchique sur environ 500 sites, appartenant aux anciennes entreprises nationales et usines de produits phytosanitaires (Onapsa, Asmidal…).

Actuellement, c’est le milieu agricole qui utilise de grandes quantités de pesticides et de raticides, pour le traitement des cultures, et pour la lutte contre les rongeurs, cela afin d’augmenter la production agricole. Ainsi, l’épandage de pesticides se multiple de plus en plus sur les champs de pommes de terre, de tomates…, dans le but de protéger ces récoltes.

Récemment, une étude éco-environnementale (Z. L. Gaouar, 2017), sur l’usage des pesticides par les agriculteurs, dans l’Ouest algérien, a montré qu’ils sont utilisés dans les proportions suivantes: les insecticides (43%), les fongicides (38%) suivis par les herbicides avec un taux de (19%). Des pesticides à large spectre, c’est-a-dire agissant contre plusieurs cibles, sont aussi largement utilisés (insecticides-acaricides, les nematicides-insecticides…).

Par ailleurs, les matières actives employées font partie de plusieurs familles chimiques: Triazoles, Pyrethrinoides, Carbamates, Organophosphores, Avermectines…

Toujours selon la même étude, environ 10 % des pesticides utilisés ne sont pas homologués (Methomyl, Ethoprophos, Malathion, Flubendiamide, et Dicofol).

Les produits agricoles les plus traités dans ces régions agricoles sont la tomate, la pomme de terre, les pommes et des céréales. Des résidus de différents pesticides ont été détectés dans 47% de l’ensemble des échantillons de tomates analysés. Par ailleurs, les mesures de protection sont négligées par les agriculteurs enquêtés dans cette étude (de vagues idées sur les risques sanitaires lies aux pesticides).

- L’encadrement réglementaire national sur les pesticides

On dispose de plusieurs textes: la Loi n°87-17 du 1er août 1987, relative à la protection phytosanitaire (JO 1995), réglementant les activités de fabrication, d’importation, de commercialisation et d’utilisation des substances et préparations phytosanitaires, le décret du 20 juillet 1999, relatif au contrôle des produits phytosanitaires à usage agricole, le décret du 31/01/2010 fixant les règles d’importation et d’’exportation des produits phytosanitaires a usage agricole, et un arrêté (mars 2000) qui définit les mentions d’étiquetage de ces produits.

Cette réglementation est complétée depuis 2015 par un Index des produits phytosanitaires à usage agricole, élaboré par le ministère de l’Agriculture, limitant ainsi les matières actives homologuées en Algérie. Selon cet Index, 223 matières actives (insecticides, fongicides et herbicides) sont homologuées aux termes des dispositions du décret du décembre 1995, et l’on dénombre 686 spécialités commerciales, utilisées par nos agriculteurs.

. L’absence de contrôle des résidus de pesticides

La complexité et la diversité des pesticides utilisés imposent une surveillance et un contrôle régulier des produits phytosanitaires dans les denrées alimentaires et des eaux destinées à l’alimentation.

A l’échelle nationale, les produits phytosanitaires importés sont contrôlés par des analyses en vue de vérifier leur conformité aux spécifications pour lesquelles ils ont été homologués, mais, les Limites maximales de résidus (LMR) relatives aux denrées alimentaires et produits agricoles locaux ne sont malheureusement pas encore fixées pour les matières actives homologuées.

Pour les eaux de boisson, les valeurs limites pour les pesticides totaux sont fixées (décret de mars 2014, J.O.R.A.D.P n°13 du 9/03/2014), ils sont de l’ordre de 0,5 g/l, mais le contrôle des résidus de pesticides pour évaluer le degré de contamination des cultures, des produits alimentaires, des sols, ne sont pas faites systématiquement.

De ce fait, la législation nationale sur les produits phytosanitaires accuse un retard important en ce qui concerne les niveaux tolérés de résidus de pesticides dans les produits agricoles. Ainsi, la mise en place d’une régulation législative sur l’utilisation de ces produits phytosanitaires devient plus que nécessaire afin de protéger la santé du consommateur.

. Nécessité d’utilisation sécuritaire nationale des pesticides

Toutes les données toxicologiques disponibles concernant ces produits et leurs impacts sur l’environnement et la santé publique militent en faveur d’une grande prudence dans l’utilisation de ces substances chimiques et surtout un plus grand contrôle de ces produits, aussi bien dans le milieu agricole, qu’au niveau des services techniques chargés de la lutte antivectorielle, et également dans l’usage des produits insecticides et détergents dans les ménages.

L’utilisation sécuritaire doit d’abord être orientée vers les agriculteurs, auxquels on doit renouveler sans cesse des recommandations sur l’usage adéquat de ces produits, et les risques qui en découlent, des suites d’un usage sans précaution et des surdosages.

Les risques de toxicité à long terme peuvent être sévères, aussi bien pour les agriculteurs que pour leurs enfants et tout leur entourage familier. On recommande d’ailleurs à ce titre d’éloigner les enfants et les animaux de toute surface agricole traitée aux pesticides pendant au moins 24 heures.

L’utilisation sécuritaire doit être envisagée également envers les techniciens chargés des programmes de lutte antivectorielle dans les différents services techniques des communes.

En milieu urbain, les opérations de démoustication et de pulvérisation d’insecticides doivent être réalisées avec un maximum de précautions (application nocturne, absence de vent, température inférieure à 25 degrés C).

Pour la protection des manipulateurs, le lavage abondant des mains est indispensable après chaque utilisation de pesticides. Par ailleurs, les règles élémentaires (il ne faut pas fumer, ni boire, ni manger, ne pas se frotter les yeux ni porter les mains à la bouche…) pendant les séances d’épandage, doivent être rappelées sans cesse.

L’utilisation sécuritaire doit être envisagée également dans les ménages. Tous les moyens doivent être utilisés (média, apprentissage scolaire…) pour souligner les gestes utiles vis-à-vis des produits de ménage, lessive, détergents, insecticides: ne pas entreposer ces produits près des aliments ou des boissons, ne jamais transvider ces produits dans d’autres contenants, bouteille d’eau par exemple, mettre ces produits de ménage hors de la portée des enfants…

- L’urgence d’un Plan phytosanitaire national

Je ne voudrais pas terminer cet article de sensibilisation et d’information sur ces «poisons nécessaires» que sont les pesticides, sans rappeler qu’il devient urgent d’introduire, au plus haut niveau de la décision, une réflexion autour d’un Plan national de contrôle des produits phytosanitaires, qui permettra, d’une part, de faire appliquer tout le dispositif réglementaire national concernant ces produits, mais également d’élaborer un dispositif de protection de l’environnement et de la santé publique vis-à-vis de ces produits toxiques.

Ce plan phytosanitaire national devra être chargé :

• De renforcer les contrôles de l’importation, de la commercialisation et de l’utilisation des produits phytosanitaires,

• De mettre en place une filière de récupération des emballages vides et des produits phytosanitaires non utilisés ou périmés,

• De mettre en place un dispositif de contrôle technique obligatoire des pulvérisations d’insecticides en milieu urbain et en milieu agricole,

• D’introduire une réglementation concernant les teneurs minimales de la concentration de pesticides dans les laits commercialisés, dans l’eau potable, dans certains aliments et produits agricoles de base (la pomme de terre, tomates…),

• D’instaurer un système de déclaration obligatoire de tous les cas d’intoxications par ces produits chimiques.




Photo illustrative de cette contribution ajoutée par Akar Qacentina: L'impact des pesticides sur la santé humaine

Par Mustapha Bouziani.
Épidémiologiste
Faculté de médecine d’Oran, Conseil scientifique de l’Agence thématique de recherche en sciences de la santé


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