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A qui appartiennent les morts algériens '



On sait a qui appartient l'Algérie : au plus fort. Celui qui a l'arme ou celui qui a tiré sur la France il y a très longtemps. Mais les morts ' A qui appartiennent les morts algériens ' C'est selon. Les morts appartiennent à personne ou à l'imagination de Mohammed Smaïn par exemple à Relizane. Militant des droits de l'homme accusé d'avoir dénoncé des crimes imaginaires. Et les morts d'avant 62, les martyrs de la nation ' A qui appartiennent-ils ' Au Pouvoir. La question avait été réglée très tôt, avant même les bars, les bains maures, les licences de moudjahiddine, les soins à l'étranger, l'accès aux fermes et les rentes. Lors de ma fête des cinquante ans de l'Indépendance, des jeunes Algériens ont été empêchés par la police de déposer une gerbe de fleurs au cimetière d'El Alia, en l'honneur des martyrs. La raison est évidente : on ne touche pas aux morts quand on n'est pas mort ou qu'on n'a pas fait la guerre. Comme la terre, les morts appartiennent à la famille révolutionnaire. C'est leur bien, leur histoire, leur pays, leur argent et leur capital de symboles. Jamais le sens du mot «dépossession» n'a pris un sens aussi absolu qu'avec cet interdit. «Ils sont à nous» donc, «pas à vous». La raison ' «Vous êtes des traitres, vous êtes nés après la guerre». La réponse de l'autre génération est aussi violente : «vous êtes des traitres car vous n'êtes pas morts durant la guerre».
Etrange exercice des rites funéraires en Algérie donc : les morts d'avant 62 ne sont jamais morts selon la doctrine nationaliste. Les morts d'octobre 88 n'ont jamais été tués, selon les assurances. Les morts de la décennie 90 ' Ils sont soit des disparus, soit victimes qui sont revenus pour voter la réconciliation et pardonner. Chacun a les siens et, aux taux de change de la reconnaissance, ils ne se valent pas tous. Donc le Pouvoir tient à ses morts et n'aime pas que des jeunes viennent se les approprier. Dès qu'on s'approprie les morts, on finit par s'approprier le pays et son histoire. Donc le Pouvoir n'aime pas que ses morts fréquentent les jeunes. N'aiment-ils pas tant que ça les jeunes ' C'est selon. Le régime adore ce genre de jeunes «Chabab» Algériens détestables, soumis, castrés, courbés dans l'obséquiosité du remerciement éternel à la génération de Novembre, vidés de l'agressivité admirable de cet âge. Des jeunes presque culpabilisés, cassés et en bandes de limaces dans le cadre de «l'héritage» et de «la transmission du flambeau».
Ce genre de jeunes que vous croisez dans les organisations de masse et les marges des partis et qui a compris comment parler aux vieux comme on parle à des parents trop riches et que l'on attend de voir soupirer définitivement et dégager rapidement. Des jeunes qui sont des projets de vieillissement stratégique et pas des forces de la nature. Donc le régime n'aime pas les autres jeunes, ne veut pas qu'ils touchent à ses morts même avec des fleurs. Et n'aime pas que les jeunes qui circulent dans les rues, rient, dansent librement, se dénudent ou apprennent ou crient ou prennent le pouvoir et le sens. Rien de rien. Au plus profond, quand on voit le regard de la gérontocratie sur les démographies montantes, on se surprend à comprendre l'essentiel : le désir paniqué des plus vieux de voir ces jeunes partir, mourir, disparaitre, tous et en une seule fois. Et jouir enfin du pays Zero, du moment alpha, de l'instant pur de leur éternité. Le ténébreux désir de tuer tous les enfants pour tuer, justement, la possibilité de sa propre mort.
Comme le Pharaon de Moïse.


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