Ô Garcia,
qu'attends-tu pour voler au secours de ta gazelle algérienne aux yeux langoureux,
mon amour ? Qu'elle moisisse ? Qu'elle pourrisse ? Qu'elle rancisse ? Saute
dans un avion et viens, grouille-toi, plusieurs indices me font pressentir que
bientôt mon corps se mettra à laisser traîner derrière lui des cheveux, des
pellicules et des croûtes ; à se décomposer lentement ; et le désordre furieux
et débridé de la folie s'emparera de mon cerveau et me jettera dans la rue,
couverte de chiffons crasseux et pouilleux, poursuivie par les moqueries
diaboliques des garnements qui pullulent chez nous, ô Garcia !
Ô Garcia, les
seuls moments de plaisir que je déguste maintenant, dans lesquels je mords à
pleines dents, goulûment, palpitante et haletante, c'est lorsque je contemple
les photographies que tu m'envoies de temps à autre. Tu es beau ! Tu es
vigoureux ! Tu es fabuleux ! Dans le cybercafé, assise face à l'écran de
l'ordinateur, je te dévore des yeux, je te murmure des mots tendres, mes doigts
se tendent fébrilement vers ton image, et je capitule, je m'abandonne à mes
fantasmes, follement, sauvagement, galopant comme un cheval chevauché par
Satan. Hélas ! au bout de cette course fougueuse et délirante, ma faim reste
intacte et ma chair continue de hurler, de hurler, de t'appeler. Ô mâle
étranger à la chevelure blonde et aux yeux bleus, aux bras musclés et vivants,
veux-tu que ta femelle algérienne aux yeux langoureux broute éternellement les
herbes rachitiques que font pousser tes images en abondance dans son
imagination ? Dépêche-toi de venir, cours vers mon corps, l'attente m'a
cisaillé les nerfs, ô Garcia !
Ô Garcia,
laisse-moi te dire combien tu sais parler aux femmes ! Les émails que tu
m'envoies ne sont pas faits de mots, mais de chuchotements ensorcelants, mais
de bruissements étourdissants, qui me donnent le vertige, qui me rendent folle,
qui me fouettent délicieusement les flancs, qui tourmentent mon sang, et ma
chair éprouve alors une envie brûlante de serpenter, d'ondoyer ! Alors,
nerveuse et embrasée, vibrante, je quitte le cybercafé avec précipitation ; je
cours dans la rue ; je saute dans un bus ou un taxi ; je rentre chez moi ;
j'enfile ma robe rouge ; je sers mes hanches généreuses dans un foulard noir ;
je libère mes cheveux ; je mets de la musique ; et je danse ; et je danse ; tes
paroles me chatouillant comme des doigts soyeux ; et je t'imagine assis en face
de moi ; un fauve observant sa proie, des lueurs sauvages flamboyant dans tes
yeux ; et avec les ondulations languissantes de mon corps, j'aiguise ta faim, ô
Garcia !
Ô Garcia, Dieu
soit loué ! en cela tu ne ressembles en rien à l'étudiant que j'ai connu
l'année dernière. Son souvenir me fait frémir et m'accable ! Mais il faut que
je t'en parle, il faut que tu saches ce que j'ai souffert pendant presque une
année avec cet abruti. Au début de cette ridicule relation, je me croyais
malade, je m'accusais impitoyablement, parce que j'étais persuadée que c'était
moi qui étais à l'origine de l'ennui lourd et poisseux qui enveloppait
inévitablement nos rencontres. Mais au fil du temps, je me suis rendu compte
que c'était lui qui empoisonnait nos rendez-vous. En effet, quand il ouvrait la
bouche, c'était souvent pour produire des paroles dégoulinantes de morale
épaisse et visqueuse qui me chiffonnaient. Sa langue serait capable de flétrir
et de dessécher toutes les fleurs du monde ! Je ne sais pas dans quelles
poubelles dégoûtantes il ramassait ces histoires avec lesquelles il me
matraquait pendant des heures, l'imbécile, et encore aujourd'hui, je ne sais
pas par quel miracle mon cÅ“ur n'a pas claqué, oui, par quel miracle je n'ai pas
crevé, ô Garcia !
Ô Garcia, imagine
un jeune homme racontant à sa copine, presque sans discontinuer, des histoires
qui parlent de femmes et de jeunes filles qui ont été égorgées par leurs maris
ou leurs pères, et tu auras peut-être une idée de ce que ta gazelle aux yeux
langoureux a supporté comme tourments pendant environ dix mois ! Généreusement,
il me donnait des détails qui me dressaient les cheveux sur la tête ! Le sang
giclait de ses paroles et m'éclaboussait, inondant tout autour de nous, rouge
et fumant ! J'en tremblais de toute ma chair ! Et aujourd'hui encore, de temps
en temps, ces contes épouvantables massacrent mon sommeil, le peuplant de
gorges coupées, de corps se tortillant frénétiquement, s'accrochant
désespérément à la vie, vainement. Mais il aimait s'attarder particulièrement
sur «ces étudiantes qui se déhanchent dans les chemins de la débauche,
maquillées et parfumées, qui sont ramassées par les voitures dans la rue».
Quand il en parlait de «ces femelles gonflées de vices», ses yeux s'illuminaient,
jetaient des étincelles qui me donnaient la chair de poule ! Il louait
longuement les agents de sécurité qui envahissaient les lieux à seize heures et
ordonnaient aux étudiants de rentrer chez eux. Il comptait beaucoup d'amis
parmi eux, qui lui fournissaient des informations sales et vicieuses, qui
transformaient l'université en un quartier fréquentée par des voyous. Veux-tu
que je sois un jour l'épouse d'un type comme lui, ô mon petit foie ! Car ils se
ressemblent tous, ils sont faits de la même pâte, ô Garcia !
Ô Garcia, quand
il quittait son abattoir ou son poste de garde, cet individu qui étudie la
philosophie me parlait de sa mère ! C'était alors des «Maman a dit». Des «Maman
m'a dit». Des «Maman a fait». Des «Maman m'a fait». Des «Maman m'aime». Des
«J'aime maman». Des «Nous nous aimons moi et maman». Des «Je ne quitterai
jamais maman». Des «Ma future femme doit aimer maman». Des «Moi et maman». Des
«Maman et moi»... Je lui aurais tordu le cou avec un immense plaisir !
J'enrageais ! Il me donnait envie de hurler à ameuter tous les étudiants qui
grouillaient dans la cour, à faire aboyer furieusement tous les chiens qui
roupillaient autour de nous ! Et tu vas sûrement m'accuser d'exagération, ô
Garcia, ô étranger aux yeux bleus, lorsqu'il parlait de cette femme qui a dû le
porter dans son ventre durant des années, ses yeux s'embuaient, se mouillaient,
sa voix se lézardait, et une odeur de lait se dégageait de sa chair ! Me
prenait alors une envie terrible de lui planter une sucette ou un biberon entre
les lèvres ! Il aurait aimé, j'en suis sûre ! Les seins de sa maman remplissent
sa mémoire ! Sa maman n'était pas un être humain, mais un ange ! Et dans mes
cauchemars peuplés de bouchers sanguinaires et de gardiens zélés, je voyais
parfois des femmes avec des poitrines énormes gonflées de lait qu'elles
tendaient généreusement vers des gamins poilus et morveux ! Ah ! ce que j'ai
avalé pendant ces dix mois, ô Garcia !
Ô Garcia, ce ne
sont pas là les seules tortures que ce philosophe me faisait subir, non mon
amour, il excellait aussi dans l'art de fouiner, de farfouiller dans ma vie
personnelle ! Dans ce domaine, aucun flic habitant cette planète ne peut
l'égaler ! Il ne me posait pas des questions directes, il louvoyait. Par des
moyens détournés, il voulait savoir si j'ai connu d'autres garçons avant lui ;
comment je choisis mes copines ; si j'ai des cousins et s'ils viennent souvent
chez nous ; comment je m'habille chez moi ; si je sais faire la cuisine ; si
j'aide ma mère à la maison ; si je regarde les feuilletons ; quelles chaînes je
préfère ; à quelle heure je me lève le matin ; à quelle heure je me couche ; ce
que je pense des femmes qui aiment sortir ; si j'aime assister aux mariages ;
si je danse pendant ces fêtes ; etc. Tout un lot de questions gorgées de
curiosité malsaine et empaqueté dans des scénarios fabriqués de toutes pièces !
Veux-tu que je vive dans le même lit que ce flic dérangé, ô Garcia !
Ô Garcia, ne
t'inquiète pas mon amour, je me suis débarrassé de lui, c'est fini maintenant
cette histoire qui a failli m'esquinter la cervelle. Voici comment j'ai coupé
court à cette relation qui m'a éreinté pendant dix mois. Nous étions assis sur
un banc, c'était le matin, il faisait beau. Ça s'est passé pendant un de ces
interrogatoires qu'il me faisait subir de temps à autre. J'avais tout préparé.
J'avais décidé la veille d'en finir avec lui. Alors, je l'ai laissé caqueter un
bon moment, puis j'ai tiré d'un sachet une robe rouge et un foulard noir, et
les lui montrant, j'ai dit : «J'aime danser ! J'aurais aimé que tu me vois
moulée dans cette robe soyeuse, les hanches serrées par ce foulard et les
cheveux défaits ! Sous les caresses de la musique, j'ondule comme un serpent
enchanté ! En dansant, je quitte ce monde qui m'étouffe, qui m'écrase, qui me dégoute
! Je ne suis plus une domestique ! Je ne suis plus une esclave ! Je suis un
être humain libre et épanoui ! Et je ne laisserai personne me ligoter et
m'enfermer !...» Après quoi, je me suis levée et je suis partie. Il n'a pas
prononcé un mot. Je dois t'avouer que le pauvre ne s'attendait pas du tout à
cette douche glacée. D'habitude, je gardais le silence, le laissant pérorer à
son aise, ô Garcia !
Ô Garcia,
maintenant tu sais pourquoi je te demande de te dépêcher de venir ! Je ne veux
pas vivre de tes mots et danser pour ton image ! je te veux ici à côté de moi !
À porté de ma faim ! Je veux entendre ta voix, je veux t'écouter me dire ces
mots qui m'allument, qui me rendent dingues et me jettent dans les bras de la
folie ! Je veux quelqu'un qui ne me parlerait pas de sa mère, mais de moi, de
mes yeux et de mes lèvres ! Je veux danser pour toi ! J'en ai marre des
fantasmes qui frelatent mon cerveau, qui m'épuisent, qui me dépriment ! Je veux
vivre ! Vivre comme une folle, ô Garcia !
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com