Docteur en sociologie politique à l'Université d'Alger, Noureddine Bekkis analyse dans cet entretien les implications des résultats des élections législatives.Liberté : Quelles leçons politiques tirer de ce scrutin '
Noureddine Bekkis : Cette élection propulse l'Algérie dans une nouvelle phase crisogène, avec plusieurs indicateurs. D'abord, le système en place vient de prouver qu'il reste maître de la situation et que, à l'opposé, le Hirak n'a pas pu et ne pourra pas, dans les conditions objectives actuelles, changer cette donne.
À travers ces législatives, le régime vient d'adresser un message important au mouvement du 22 Février et, de manière plus générale, aux Algériens mécontents, individuellement et collectivement : vous n'avez ni les moyens ni les outils du changement claironné lors des marches populaires. Il y a, certes, dans ce message, une forme d'arrogance, mais le système l'utilise également autant pour se rassurer lui-même, autant pour démobiliser davantage les Algériens et anéantir toute idée de changement.
On peut dire, par ailleurs, qu'à travers cette élection, la crise algérienne a réellement pris forme autour de deux parties : le système, d'un côté, qui a réussi une nouvelle fois son maintien par le biais de la couverture électorale, indépendamment d'ailleurs du taux d'abstention important dont il ne s'encombre pas.
Mieux, il aura sous la main un Parlement faible et docile qui sera loin de constituer une menace pour lui. Ensuite, d'un autre côté, une grande partie des Algériens, désabusés et déçus, se retrouvent devant une situation qui, en plus du fait qu'elle n'a pas évolué dans le sens de leurs aspirations, ressemble beaucoup à l'avant 22 Février 2019.
Quels enseignements tirez-vous de cet important taux d'abstention '
Si le système, comme je l'ai dit, a gagné la bataille de son maintien, il n'a pas su ou pu se renouveler une légitimité en organisant des élections capables d'intéresser les Algériens et de les convaincre de se rendre aux urnes. Le taux d'abstention, sous cet angle, était tout à fait prévisible.
Je m'attendais personnellement à un taux plus important eu égard au contexte de crise politique dans lequel s'est déroulée cette échéance, avec, en plus, des candidats inconnus, sans expérience et sans vision politique. Ce taux d'abstention est un message de désaffection et révèle en même temps toute la profondeur de la crise de confiance. Les Algériens n'ont confiance ni dans le système qui organise des élections ni dans les candidats qui ont participé à cette échéance.
Quelles sont les implications du rejet massif de la Kabylie lors de ces élections '
Il laissera la Kabylie continuer à exprimer son rejet du système à travers les marches populaires, notamment pour deux raisons dont il compte tirer profit : d'abord, cette région frondeuse servira de soupape pour absorber la colère de la Kabylie, mais également d'autres Algériens qui iront à l'avenir manifester à Tizi ouzou ou à Béjaïa. Ensuite, cela permettra au système de brandir, à l'occasion, la carte de la division.
Comment évoluera le Hirak dans ce contexte '
Je pense que le régime en place continuera de faire pression et de réprimer. Il étouffera davantage la vie politique et les voix discordantes, tout en s'employant à briser l'élan national du Hirak et sa revendication principale de changement de système. Une fois cela acquis, le régime accordera aux Algériens de petites concessions sans risque de le menacer dans son existence. Le régime joue beaucoup sur la psychologie des Algériens. Une fois ces derniers totalement démobilisés, comme avant le Hirak, il leur accordera quelques concessions insignifiantes.
C'est un scénario qu'on a déjà connu. Avant le Hirak, les Algériens pouvaient exprimer leur mécontentement partout ; à travers la fermeture des routes, les grèves cycliques et corporatistes, etc. Le régime a géré sans recourir à la répression que nous connaissons actuellement. Pourquoi ' Parce que la révolte des Algériens n'avait pas pris la forme d'une revendication politique nationale comme celle exprimée dans le Hirak. Emergence d'une nouvelle élite qui a goûté à l'acte politique à travers le Hirak. Cette catégorie d'Algériens va s'organiser, inventer d'autres moyens de lutte et d'opposition.
Propos recueillis par : KARIM BENAMAR
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Karim BENAMAR
Source : www.liberte-algerie.com