
C'est une voix majeure de la littérature algérienne qui vient de s'éteindre avec la disparition d'Assia Djebar. Hormis Taos Amrouche et Djamila Debeche, aux ?uvres moins prolifiques, elle est l'écrivaine qui a su, mieux que quiconque, transcrire durant un demi-siècle le désir d'émancipation dans son pays, la richesse et la diversité de ses mémoires. Depuis son premier roman « La soif » publié en 1957 chez Julliard à l'âge de 21 ans, la fille de Cherchell a beaucoup écrit. Elle aligne plus d'une vingtaine d'ouvrages, dont « Rouge l'aube », une pièce de théâtre publiée en 1969 chez la Sned. C'est aussi chez cet éditeur qu'elle fit paraître un recueil introuvable « Poèmes pour l'Algérie heureuse ». Au début, les romans de cette fille d'instituteur (son frère Smaïl sera ambassadeur d'Algérie), entre autres « Les impatients », « Les enfants du nouveau monde » et plus tard les « Alouettes naïves », étaient marqués par un ton intimiste. Cela lui vaudra d'ailleurs au début de sa carrière une critique acerbe de Mostefa Lacheraf pour qui on ne pouvait s'attarder sur les drames des individus à l'heure où le pays brûlait. Après une longue interruption, elle revient au devant de la scène avec deux films qu'Ahmed Bedjaoui considère, dans son dernier livre, comme deux des meilleures productions algériennes. Aux voix des femmes empêtrées dans les rets de la tradition, elle substituera progressivement le ch?ur de celles dont la parole et la vie amplifient l'écho et les fracas de l'histoire collective. « Avec les femmes d'Alger dans leur appartement » suivi « Dans l'amour, la fantasia » s'ouvre, à partir du début des années 1980, un nouveau cycle. La romancière y mêle ses souvenirs aux grands tumultes de l'histoire. Cela est très perceptible dans un de ses derniers livres, « Femme sans sépulture », paru en 2002. A travers le destin d'une combattante du FLN, Zouliha Oudaï, torturée à mort, elle a su capter les voix ancestrales menacées et les chuchotements de l'univers des femmes. Elle a marqué une halte dans sa ville natale pour écouter les « sirènes » de l'antique Césarée ainsi nommée dans le texte. Assia Djebar était, de ce point de vue, une archéologue de la mémoire redécouvrant dans la quête perpétuelle de ses racines berbères enfouies chez les siens restés dans les montagnes du Dahra. L'auteure de « Vaste est la prison » a beaucoup vécu hors d'Algérie (Maroc, Etats-Unis, France...) mais elle revenait régulièrement au pays. Si jusqu'à la fin des années 1960, elle écrivit dans la presse nationale, sa parole était devenue rare ces dernières années. Elle a animé de nombreuses conférences à la Cinémathèque d'Alger notamment et au CCF. La tragédie qu'a traversée le pays lui a inspiré d'émouvantes pages, notamment dans « Le blanc de l'Algérie » où elle rend hommage aux intellectuels assassinés ou disparus. De formation historienne, matière qu'elle avait enseignée jusqu'au début des années 1970 à l'université d'Alger, son ?uvre s'alimente dans celle de l'Algérie mais aussi de l'islam. « Loin de Médine » ressuscite sur le registre de la fiction le destin des héroïnes qui ont marqué l'avènement de notre religion. Elle y restitue, comme dans d'autres livres, la liberté de parole et de corps des femmes. La femme qui vient de nous quitter est de la trempe des Dib, Feraoun, Kateb Yacine. Son ?uvre multiforme a suscité tellement de travaux au pays et à l'étranger, sa parole immortalisée dans un film de Kamal Dehane « Assia Djebar, entre ombre et soleil » que les générations futures prendront sans peine la mesure de son talent. Il reste qu'elle demeure peu traduite dans les langues de son pays. Ses livres sont disponibles et quelques-uns de ses textes ont trouvé place dans les manuels scolaires.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : R Hammoudi
Source : www.horizons-dz.com