Comme les Américains par l'argent, les Français par lesheures de repas, l'Afrique par les ancêtres ou l'Allemagne par la Bavière,l'Algérie peut être expliquée par deux phrases et un seul mot. « L'image del'Algérie » face à « c'est à l'image de l'Algérie ». La première expression,celle de « l'image de l'Algérie », explique la nomination de Bouteflika en 99,les dépenses de l'année de l'Algérie en France, la création des clonessatellitaires de l'ENTV, la persistance de la presse publique (quoique !) etl'existence des AE et de l'Etat.Le souci du système pour son image date de longtemps. Del'indépendance ou peut-être même de la polémique entre le front intérieur qui apris les armes et le front extérieur qui monopolisait les images. Le souci del'image explique même pourquoi le bon système narcissico-alimentaire a cédé surle pluralisme, le pluri- syndicalisme et la presse privée mais ne veut rienentendre sur l'audiovisuel. Durant les années 90, les Algériens souffraient dela perte des leurs, le système quant à lui souffrait de la perte de l'image. Cemême souci de l'image qui explique pourquoi l'Algérie soutient les causeperdues, les causes qui ne la regardent pas ou les causes sans effets sur sapopulation.Face à la priorité de l'image sur le réel, les Algériensont pour leur part développé une explication par « l'image » très proche del'explication par le destin des Grecs. Pour expliquer une chose qui nefonctionne pas correctement, du football à l'entreprise en passant par lacollecte des ordures, l'expression fétiche est celle du « c'est à l'image del'Algérie », c'est-à-dire de tout le reste.Rien ne fonctionne dans le pays parce que le pays nefonctionne pas. « A l'image de l'Algérie » est une expression qui donne l'imaged'un pays affaissé sur ses ancêtres, ne fonctionnant qu'à la vente du pétroleet à la distribution des aliments, roulant pour rien, décalé, hors norme etlentement en décadence. « L'image de l'Algérie » est une expression qui veutdonner l'image d'un pays sous la forme du portrait d'un Président, un pays quiveut se relever, qui veut se construire, qui s'intéresse au reste du monde etqui possède une langue, une culture, des chancelleries, une politique étrangèreet des potentialités touristiques.Vu de l'intérieur, le pays est invivable; vu del'extérieur, le pays veut vivre, va vivre, essaye de vivre. Un touriste ou undiplomate étranger peut être séduit par l'image de l'Algérie mais sera viterefroidi par « c'est à l'image de l'Algérie ». D'où ce paradoxe cruellementvécu par nos émigrés: nostalgiques lorsqu'ils sont « là-bas », amers lorsqu'ilsviennent ici. Les deux angles de vue n'étant pas synchrones, il se pose unimmense cas de strabisme entre l'image que l'Algérie a d'elle-même et l'imageque s'en fait son peuple encastré.D'où ce double projet national entre les deux images.Lorsque le peuple veut voter, on lui offre l'image d'un homme et la miniaturede ses concurrents. Lorsque Bouteflika se déplace dans le pays, on lui offre àvoir l'image d'un pays, pas le pays. Lorsque l'ENTV le suit comme une chamelle,elle offre aux Algériens l'image d'un pays à travers l'image que s'en fait lePrésident, à qui on a donné à voir une image selon l'image qu'il se fait de sesvisions. Quand toutes ces images sont projetées très vite sur un drap blanc,cela donne un cinéma. Un cinéma à l'image du pays: avec un seul acteur ettrente-six millions de figurants.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com