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Un humaniste accompli



Un humaniste accompli
Voilà 54 ans, jour pour jour, qu'il a quitté ce monde et ce 16 avril peut donc être aussi l'occasion d'évoquer la première biographie conséquente qui lui a été consacrée.L'on croyait tout connaître de Jean El Mouhoub Amrouche, ce précurseur en tous genres, issu d'une famille prestigieuse. Sa vie et son œuvre ne pouvaient rester confinées à quelques écrits incomplets ou études approximatives. Réjane Le Baut a eu le mérite de bien cerner l'homme, l'intellectuel et son œuvre dans, Jean El Mouhoub Amrouche, Algérien universel*.D'abord, un mot sur l'auteure qui est très attachée à l'Algérie. Ses parents y avaient longtemps enseigné, comme elle le fera elle aussi plus tard à Alger, entre 1962 et 1968 au lycée de filles Frantz-Fanon d'Alger. Réjane Le Baut aura le privilège de puiser dans différentes sources, comme les écrits inédits de J.E.M. Amrouche, ses différentes correspondances, en plus de ce qu'en disaient sa mère et sa s'ur dans leurs livres et autres archives.Cette masse de documents écrits et d'archives sonores radiophoniques est une mine qui font de cette biographie une sorte d'épopée qui se lit avec passion et gourmandise.Ainsi, sur plus de cinq cents pages, l'on suit pas à pas le natif d'Ighil-Ali dans ses joies, ses peines et ses triomphes, tel un personnage balzacien conquérant et conscient de ses capacités à se dépasser et aller toujours de l'avant. Dans la première partie du livre intitulée «Les sources», on découvre le milieu familial et les préoccupations au quotidien dues à une précarité liée aux conditions de vie des Algériens sous la domination coloniale.La famille Amrouche, nombreuse par ses membres et ses alliances, sans oublier les frasques du grand-père de Jean, Ahmed, dépensier qui avait ruiné sa famille. C'est dans cette atmosphère empreinte de lutte pour la survie que naquit J.E.M. Amrouche, le 7 février 1906.Pour échapper aux rudes conditions de vie en Kabylie, la famille Amrouche s'installa en Tunisie. Le père, Belkacem-Antoine, travailla dans les Chemins de Fer pour donner à ses enfants le minimum nécessaire à une vie décente et à la poursuite d'études.Le garçon montre dès le départ des prédispositions hors du commun dans sa scolarité. En 1924, il devient instituteur à Sousse. Très ambitieux, il se retrouve deux ans après à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm à Paris.Dans ce milieu normalien, il a comme condisciples Maurice Nadeau et le poète Yves Bonnefoy. Il s'illustre par son savoir et son éloquence tout en restant fidèle à ses anciennes amitiés. Après cette période de cumul du savoir et d'avancement dans la carrière, le jeune Amrouche passe à l'étape de la création et de l'édition.Fort d'un héritage ancestral millénaire et d'une transmission familiale heureuse, il compose des poèmes. Le recueil Cendres paraît en 1934 à Tunis grâce à son ami et collègue Armand Guibert.Cette œuvre sera l'aboutissement d'une maturation qui a pris le temps de la jeunesse. J.E.M. est sur tous les fronts de la création. Entre revues, travail d'éditeur et passeur, il est aussi découvreur de talents. L'année 1939, soit à la veille de la Seconde guerre mondiale, il publie Les Chants Berbères de Kabylie. Un recueil qui tient une place particulière dans son œuvre car il s'agit là de transcrire les chants de sa mère qui ont bercé ses premières années.Sa biographe, Réjane Le Baut écrit ainsi : «Dans la maison familiale, il s'installe dans la chambre de Marie-Louise, partie à Paris tenter des études. Il vit, comme pendant l'enfance, tout proche de sa mère dont il retrouve la voix et les poèmes». Recueil hommage à la génitrice et inscription dans une culture millénaire qui refuse d'abdiquer devant le rouleau compresseur des agressions successives.A la même période, J.E.M. Amrouche ajoute une autre corde à son arc, à savoir le travail radiophonique qui prendra une grande importance dans son œuvre multiforme. Il est l'initiateur des grands entretiens littéraires radio à l'ORTF. Mais dans ses émissions, il n'invite que les écrivains qui l'inspirent et dont il se sent proche, comme André Gide, Jean Giono, Paul Claudel ou François Mauriac qui aura ce témoignage plein de reconnaissance quand il écrira dans son bloc notes en 1962 : «Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche ' Il était fait pour la joie de la lecture». Sa sensibilité poétique ne pouvait être indifférente aux tumultes de l'époque.C'est ainsi que les massacres de Sétif et Guelma lui dictent un article de dix pages dactylographiées mais que le quotidien Combat refusera de publier. Dans cet inédit, Jean El Mouhoub y exprime son indignation et son ébranlement moral par les événements et le nombre élevé de victimes. Il ne s'arrête pas en si bon chemin pour montrer son implication dans la guerre d'Algérie et sa quête incessante pour trouver une issue heureuse à ce conflit sanglant.Réjane Le Baut parle d'une intense activité et elle recense durant la période du 11 janvier 1958 au 16 avril 1962 pas moins de 75 lettres inédites, 7 conférences rédigées et l'enregistrement de 20 émissions radiophoniques de journalisme politique. Tout cela renseigne sur l'engagement de l'auteur et intellectuel qui précisait en 1959 : «Je suis Algérien, c'est un fait de nature.Je me suis toujours senti Algérien». Malgré les préoccupations du moment, il n'abandonne pas la création littéraire, il continue à tenir son journal et à entretenir des relations épistolaires de haut niveau avec différents correspondants. Le 16 avril 1962, il rejoint l'éternel Jugurtha dans sa dernière demeure après une vie dévouée à la littérature, à son pays natal et à l'humanité dont il avait une vision élevée et généreuse.Réjane Le Baut, «Jean El Mouhoub Amrouche, Algérien universel», Chihab Editions, Alger, 2014. 509 p.


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