Coincés à l'aéroport Mohamed V, rencontre entre Sansal et notre confrère d'El Watan
Mercredi 13 février. Le vol de 18h à destination de Brazzaville a été annulé. «On aurait dû vous prévenir à Alger, mais ne vous en faites pas, la Royal Air Maroc vous prendra en charge jusqu'à votre embarquement demain», nous explique une employée de la compagnie. Boualem Sansal, très contrarié, demande à retourner à Alger «Je le pressentais, c'est toujours comme ça dans les voyages à escales pour l'Afrique !» Usant de tout mon tact, je réussis à convaincre l'auteur du Serment des barbares de continuer : «Ce serait inélégant de rebrousser chemin, alors que nos amis de Etonnants Voyageurs (festival du livre et du cinéma) nous attendent. Et puis, cette mésaventure pourrait vous inspirer !» Mon argument a fait mouche.
A la sortie de l'aéroport, on est quasiment assaillis par des concitoyens : «Une photo, s'il vous plaît, un autographe, M. Sansal» demande une famille algéroise en vacances. Et dans la foulée, je signe des autographes aussi. Comme si l'ami d'un écrivain est forcément, lui aussi, quelque chose' Ce qui n'était pas pour me déplaire. Le destin voulait donc que l'écrivain soit entièrement à ma disposition. Au bar Saint-Exupéry (quelle coïncidence) de l'hôtel Atlas, Boualem commande «un café super-léger, autant dire de l'eau bouillie». Mais il n'a pas besoin de Bacchus pour se livrer. Une véritable rivière de mots. Après un instant d'hésitation, je me jette à l'eau. A mes risques et périls. «Votre voyage en Israël n'a pas laissé indifférent'», ânonne-je. «Oui, oui, entame-t-il calmement, on a beaucoup polémiqué sur ce voyage. Déjà, avant de prendre l'avion pour Tel-Aviv, on m'informa que le Hamas me condamnait à mort. Quelques journaux également ont vivement dénoncé ce qu'ils appelaient une tentative de normalisation avec l'Etat hébreu, comme si on avait besoin d'un écrivain pour ça. Non, ce voyage n'était pas de la provocation, j'étais invité par des intellectuels, c'était un voyage culturel, pour un débat d'idées'»
Premières représailles : le prix qui lui avait été attribué par les ambassadeurs arabes lui avait été retiré. Mais, le jury finira par délibérer à nouveau : le prix sera décerné à l'écrivain, mais sans chèque. «Après cela, j'ai reçu un appel m'informant qu'un mécène voulait me remettre un chèque de 15 000 euros (l'équivalent du prix), mais j'ai refusé. C'était impensable pour moi d'accepter cet argent, d'autant plus que le donneur voulait rester anonyme. En plus, je ne voyais pas dans quel cadre entrait ce don. Finalement, j'ai accepté que ce chèque aille dans le compte d'une association de médecins qui aide les malades palestiniens.» Ayant commencé à écrire tard, à l'âge de 48 ans (premier roman en 1999) Boualem Sansal, sans le vouloir, comme il le confesse, se retrouve toujours dans l''il du cyclone. «Mes thèmes dérangent peut-être, mais, un écrivain qui ne transgresse pas n'est pas un écrivain. Il ne doit pas y avoir de frontières pour les intellectuels. Doit-il y avoir des limites pour un journaliste '» me demande-t-il. La discussion est passionnante. Nous avions encore 8h30 de vol pour Brazzaville. Assez pour explorer un écrivain dans les airs'
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Chahredine Berriah
Source : www.elwatan.com