Alger - Revue de Presse

Un chef indigène se reconnaît au nombre de ses mandats



Il fut un temps où le ridicule d'un chef indigène se voyaitau nombre des médailles accrochées à la vieille veste de treillis qu'il ahéritée de sa participation à une guerre « blanche » et où il acquis l'alphabet,la ruse, l'usage des armes et le sens de la politique et des gramophones. Lespectacle national avait habituellement pour arrière-plan une île ravagée parle scorbut mental, une population cadenassée, une police à la matraquegénéreuse et un atroce folklore d'authenticité, de culture nationale et d'hymneaux martyrs et à la décolonisation.

Le portrait en pied du leader immortel tenait à gauche parla violence et, à sa droite, par la protection de ses clients en perles, des «blancs » souriants, capables de lui offrir de bons prix et de le menacer avecl'usage d'un cousin éloigné, en exil, capable de revenir pour reprendre lalégitimité par les cheveux et l'embrasser de force. Le schéma a fonctionnépendant un siècle ou deux, mais il ne pouvait tenir le coup face aux usages desmodes.

Aujourd'hui, le fashion politiqueimpose de nouvelles tenues : les chefs indigènes ne collectionnent plus cesaffreuses médailles gagnées dans des guerres imaginaires et offertes par unentourage servile à chaque fête de l'indépendance brève. Les chefs indigènescollectionnent les « mandats », vendent du pétrole ou des paysages, échangentla stabilité et se rendent utiles en grillageant leurs îles pour empêcher lesimmigrants clandestins. La stabilité des tiers-mondistes est ce qui se vend leplus après le pétrole; et pour en assurer la garantie, les leaders, les pèresdes peuples, les grands frères, les excellences sont devenus inévitables. Sanseux, comme l'a dit un jour Moubarak, c'est le chaos. Et le seul moyen pour lesBlancs de se garantir la fameuse stabilité, c'est de garder le même chefindigène, candidat unique de force ou par évidence, seul capable de contrôlerses barbares, de fermer les frontières pendant les heures de sieste, d'endiguerla montée des cannibalismes idéologiques et de fabriquer une identité nationaleà partir de deux martyrs, un totem, une mosquée ou un temple et quatre prêtresrespectés.

Vous comprendrez alors pourquoi aujourd'hui les chefsindigènes ne reculent plus devant le ridicule des mandats enfilés comme desperles, les allongements de règne et les successions filiales. Dans la planètearabe, tous les chefs locaux s'y mettent depuisquelques années et cherchent même à en habiller l'infraction, comme l'a fait la Russie de Poutine. Il n'y aplus ni la crainte du ridicule, ni celle de la constitution, ni celle despopulations, ni celle des ONG internationales. Un chef indigène est chefjustement parce qu'il a un énorme flair et une profonde intuition de ce que veulentles Blancs : hier c'était les perles, aujourd'hui c'est le pétrole et lastabilité. « Sans moi, c'est le chaos ».

Et pour les Blancs, névrosés de l'ordre, de la rationalitéet du positivisme cérébral, rien n'est pire que le chaos aux limes de l'Empire.D'où ce consentement mutuel entre les deux géographies pour que chacunecontinue sa propre histoire sans déranger celle des autres. Les chefs indigènesont quartier libre depuis une décennie et en profitent pour saccager lescultures et réduire en poudre les dernières démocraties sous serre. Ils nedérangent pas le commerce et assurent le gardiennage. Ils ne peuvent êtreaccusés de cannibalisme que le jour où ils songeront à mordre plus grand, àréformer les terres, fermer les puits ou menacer les comptoirs. En attendant, dela Syrie àl'Algérie, de la Libyeà la Tunisie,les chefs multiplient les mandats comme autrefois on multipliait les chèvrespour démontrer sa fortune et sa puissance.


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)