
Nabil Boudrâa, maître de conférences en lettres françaises et francophones, à Oregon State University (Etats-Unis), revient dans cet entretien sur les auteurs qui ont été inspirés par la figure de Jugurtha. Il regrette le fait que l'Algérie indépendante ait tourné le dos à l'antiquité, définissant ainsi une certaine vision de « l'algérianité». Entretien.- Jugurtha a intéressé des auteurs aussi divers que Rimbaud, Amrouche Yacine, Djebar ou même Déjeux. Les représentations suscitées par le roi numide dans l'imaginaire mondial et local sont différentes. Pourriez-vous nous restituer l'essentiel de ces approches 'Jugurtha a servi de symbole dans plusieurs représentations littéraires aussi bien au Maghreb qu'à l'étranger (principalement en Occident). Chez nos écrivains algériens (notamment ceux que vous venez de citer) Jugurtha n'est pas seulement une figure historique mais devient un mythe, un symbole.Au moment ou ils écrivaient, l'Algérie était sous la domination française, et par conséquent il fallait, par le truchement de la littérature, invoquer Jugurtha, ainsi que d'autres ancêtres (tels que Massinissa et Kahina) pas seulement pour faire face aux affres du présent (colonialisme) mais aussi pour préparer la nation à venir, car comme disait Kateb dans Nedjma : «L'Algérie n'a pas fini de venir au monde.» Pour ce qui est de Rimbaud, c'est intéressant, car dès l'âge de quatorze ans, il affichait déjà ses sentiments anticolonialistes à travers son poème Jugurtha, qu'il a écrit en latin lors d'un concours de lycée en 1869.On y voit déjà sa conscience politique précoce et sa prise de position pour l'Algérie. Il y avait à cette époque ce qu'on appelait le mythe néo-latin (ou le mythe de l'Afrique romano-française) qui consiste en gros à dire que les Français ne faisaient que reprendre une terre (donc celle de l'Algérie) déjà conquise par les ancêtres romains deux mille ans auparavant.Rimbaud rejette cette vision, et critique la France pour son colonialisme. Ce faisant, il jette un pont entre la résistance de Jugurtha à la domination romaine dans l'antiquité et celle de l'Emir Abdelkader au milieu du XIXe siècle. Par ailleurs, un grand poète américain du XIXe siècle, Henry Wordsworth Longfellow, a écrit lui aussi un poème sur notre ancêtre, intitulé Jugurtha.J'ai donc voulu contextualiser ce poème, car il s'inscrit dans le sillage des hommages qu'a fait ce poète aux Amérindiens (dans Song of Hiawatha par exemple) et aux Acadiens qui ont souffert eux aussi de la déportation par les Anglais, et ce à travers son célèbre poème Evangeline. Miguel de Cervantès, quant à lui, a donné la voix à Jugurtha dans sa pièce de théâtre Le Siège de Numance (écrite en 1585). Nous savons que Jugurtha a lui même participé à la guerre de Numance lorsque son oncle Micipsa l'avait envoyé pour aider les Romains suite à la demande de ces derniers.Cervantès convoque Jugurtha comme personnage dans cette tragédie pour rappeler aux Romains leur sauvagerie mais aussi pour faire un parallèle avec le chef Numantin, Viriathe. Jugurtha et Viriathe sont ainsi les deux faces de la même médaille, victimes tous les deux de l'arrogance romaine mais la gloire revient à eux (et pas à Scipion) grâce à la lutte acharnée de leurs peuples respectifs, c'est-à-dire Numides et Numantins. Il y a bien entendu plein d'autres écrivains qui ont aussi écrit sur Jugurtha, comme Henri Krea, Jules Michelet, Josiane Lahlou, etc. Vous voyez donc que Jugurtha n'est pas seulement un mythe berbère mais une légende universelle.- Les auteurs algériens de la période coloniale se sont appropriés ce personnage dans le contexte nationaliste. Amrouhe et Sahli ont publié chacun des ouvrages sur ce personnage. Pourriez-vous nous en parler davantage 'S'agissant justement de Jean Amrouche et de Mohamed-Cherif Sahli, il faut rappeler que nous sommes dans le contexte colonial. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, donc peu après les massacres du 8 Mai 1945, Jean Amrouche a écrit son fameux essai L'Eternel Jugurtha (1946), et Sahlia écrit Le message de Yougourtha (1947).Ces deux textes apparaissent d'abord comme une réaction à l'injustice faite aux Algériens par le colonisateur. Puis, il fallait aussi définir la personnalité algérienne et montrer aux Français qui étaient réellement les Algériens. Lors d'une conférence à Algeren 1944, devant quelques représentants du général de Gaulle, Jean Amrouche leur rappelle qu'«il y a sept millions de Jugurtha en Algérie».N'oublions pas qu'à l'époque, les élèves algériens apprenaient à l'école le slogan «nos ancêtres les Gaulois», d'où la nécessité justement pour nos intellectuels à l'époque de ressusciter un ancêtre et de retrouver un père fondateur. Qui mieux que Jugurtha pour incarner ce rôle et surtout pour servir de modèle pour le peuple algérien ! C'est ce qu'a voulu faire Amrouche dans son Eternel Jugurtha.- Les pouvoirs publics de la période post-indépendance ont occulté l'histoire ancienne du pays au profit d'autres périodes. Pourquoi, selon vous ' Comment y remédier sans tomber dans la mystification béate 'Après l'indépendance, le pouvoir n'a fait que reproduire ce que le colonisateur français avait fait auparavant, c'est-à-dire confisquer, falsifier, et s'approprier l'histoire de façon à servir seulement sa vision et sa définition de l'algerianité. Il a ainsi tourné le dos complètement à l'antiquité. C'est vraiment un crime. L'aliénation que nous vivons aujourd'hui découle en partie de là justement, car le peuple ne connaît toujours pas sa vraie histoire.J'entends souvent des Algériens dire que nos ancêtres n'ont rien fait, que contrairement aux autres peuples, nous n'avions rien produit. C'est complètement faux. Il suffit pourtant de lire quelques ouvrages sur l'antiquité nord-africaine pour se rendre compte que nous avions des philosophes et des écrivains de haut niveau, tels que saint Augustin, Tertullien, Apulée et Juba II, mais aussi des hommes d'Etat comme Massinissa et Jugurtha.Pour répondre à votre deuxième question : il faudrait donc dans un premier temps ressusciter ces figures historiques de sorte à ce qu'ils deviennent nos références historiques, nos repères identitaires. Puis, revisiter et revaloriser l'histoire ancienne sans ressentiment, sans exclusion, et de façon à ce que tous les Algériens, sans exception, s'y reconnaissent et y puisent ce qui conviendrait à leur identité.- Les participants au colloque de Annaba (organisé par le HCA) ont recommandé la poursuite des publications et les rencontres pour rendre accessible le pan de l'histoire nord-africaine au grand public, etc. Quel sera le rôle des universitaires 'Le rôle des universitaires est principalement d'écrire notre histoire qui reste tout de même méconnue. Par ailleurs, même quand elle est écrite, c'est souvent fait par des étrangers. C'est le cas de Salluste justement ou celui des historiens français du XXe siècle,par exemple. Il est grand temps que nous écrivions nous-mêmes notre histoire.On parle de nous mais souvent sans nous. J'ai soulevé ce problème une fois à un collègue, historien américain lors d'un séminaire sur l'histoire contemporaine de l'Algérie, que j'ai organisé il quelques années, et il s'est fâché. Pourquoi ' Je ne dis pas qu'il faut réserver notre histoire à nous seuls, mais que nous devrions tout simplement écrire notre propre version de l'histoire, à côté des autres. Chaque peuple écrit son histoire, pourquoi serions-nous une exception 'L'histoire a horreur du vide et nos universitaires n'ont pas fait assez justement pour l'écriture et la réécriture de notre histoire, et c'est précisément ce qui a pousse nos écrivain savants et après l'indépendance à insérer l'histoire dans leurs ?uvres littéraires. Ils faisaient ça par nécessité. D'ailleurs, l'histoire pour eux est une sorte de «bête noire», selon l'expression de l'écrivain marocain Abdelkebir Khatibi.Enfin, l'histoire ne doit pas être seulement l'affaire des universitaires, c'est-à-dire une connaissance réservée à une élite, à un cercle de chercheurs-spécialistes. Il faudrait qu'elle soit accessible à tout le monde. Pour ce faire, les artistes, les cinéastes et les chanteurs doivent eux aussi utiliser l'histoire à bon escient, bien entendu. Par ailleurs, il est beaucoup plus important de produire des dessins animés pour apprendre notre vraie histoire à nos enfants. Il n'est jamais trop tard pour bien faire !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Nadir Iddir
Source : www.elwatan.com