La grève estdevenue un rituel qui absorbe beaucoup d'énergie. Elle ne mène nulle part, maison ne peut s'en passer.Le front social aconnu une brusque poussée de fièvre cette semaine. Enseignants, fonctionnaireset travailleurs de différents secteurs, dont celui de la santé, ont repris lechemin de la protestation, après une accalmie imposée par l'agenda terroriste.La grève a-t-elle été un succès, comme l'affirment ses promoteurs, ou aucontraire, a-t-elle été un échec, comme le soutiennent l'administration, maisaussi certains syndicats, méfiants envers une grève qu'ils soupçonnent d'êtrecommanditée en sous-main par d'autres acteurs que les syndicats eux-mêmes ?L'effetmédiatique de la grève a été très visible. Son impact sur le terrain est pluscontestable. Sa contribution à régler les problèmes des travailleurs risque,par contre, d'être nulle, malgré la présence de militants dévoués à leurmétier, mais tellement embourbés dans la gestion de l'urgence qu'ils ne serendent plus compte d'une autre réalité, celle d'un pays géré par un systèmepolitique totalement incapable de leur parler. Il n'est pas seulement incapablede satisfaire leurs revendications, mais il n'est pas en mesure de leur parler.Un médecin aprésenté, au cours de la grève, sa fiche de paie. Un salaire qui dépasse àpeine 30.000 dinars, après dix-huit ans de travail. Cela se passe de toutcommentaire. Dans un pays normal, c'est le ministre de la Santé lui-même qui seraitamené à protester contre une telle absurdité. Un ministre respectueux de sonsecteur ne peut en effet admettre que tant de savoir, doublé d'une telleexpérience, reçoive un revenu aussi ridicule. Maintenir ce niveau de salaireprovoque un résultat inévitable : les Algériens ne seront pas correctementsoignés.Protester contrece type d'humiliation est un geste aussi naturel que légitime. Encore faut-ilque la protestation débouche quelque part. Et c'est là qu'apparaît une autredonnée, extrêmement grave : la grève ne rapporte rien. Elle est même devenuecontre-productive. Pour plusieurs raisons.D'une part,l'accumulation des contentieux, dans tous les domaines, devrait amener tout lepays à protester. Mais avec le temps, la grève s'est tellement banaliséequ'elle a perdu de sa force. Dans un pays qui subit le terrorisme, et vit lesémeutes au quotidien, que peut donner une grève de plus ? Les professeursd'université et du secondaire en ont fait l'amère expérience. Ils ont étéamenés à se lancer dans des conflits durs, qui ont duré des mois, pour seretrouver au même point.D'autre part,l'échec des grèves dû au comportement des pouvoirs publics, qui traitent lesconflits de manière totalement irresponsable. Face à une grève, les autoritésn'essaient pas d'étudier les revendications, de voir si elles sont légitimes,de négocier avec les organisations représentatives des travailleurs, maischerchent à les torpiller, à les saboter, à les contourner, ou à laisser lasituation pourrir jusqu'à ce que la grève perde sa légitimité. Ainsi en a-t-ilété des plus longues grèves des enseignants et des médecins, qui ont amené lesparents d'élèves et les malades à protester contre le « radicalisme » desgrévistes.Saboter une grèveamène aussi le recours à une recette désuète mais toujours en vigueur, quiconsiste à lancer dans l'action le syndicat maison. La vénérable UGTA esttoujours là pour aller négocier après des grèves auxquelles elle n'a pasparticipé, mais elle ne se prive pas d'annoncer des accords et des négociationsqui promettent toujours d'améliorer sensiblement les conditions de vie destravailleurs. Elle a encore été mise en selle cette semaine, avec l'annonceprochaine de la réunion d'une de ses commissions pour aplanir toutes lesdivergences.Enfin, troisièmecause de l'échec des grèves, les syndicats sont systématiquement piégés, caramenés à se battre à l'intérieur d'un système incapable d'offrir des solutions.Dans un pays « normal », un responsable dont le secteur est concerné par unmouvement de grève réplique en fonction d'un certain nombre de paramètres. Siles revendications sont légitimes, il tente de les satisfaire dans la mesuredes possibilités financières. Si elles ne sont pas conformes à ses choixpolitiques, il peut les rejeter, à charge pour lui de mener campagne etconvaincre les citoyens que ses choix sont meilleurs. Dans tous les cas defigure, ce responsable, ministre ou responsable d'entreprise, agit en fonctionde ce qu'il estime être les intérêts supérieurs de l'institution qu'il dirige.En Algérie, leministre est d'abord motivé par sa volonté de se maintenir en place. Sonprincipal souci, c'est de ne pas faire de vagues. Et s'il est contraint desubir une grève, il tente de trouver en premier lieu la réponse qui ne menacepas son poste, même si cela se fait aux dépens de l'école ou des malades. C'estce qui amène des situations parfois paradoxales, avec des déclarations de ministresaffirmant qu'ils prennent totalement en charge les préoccupations desgrévistes, en sachant qu'au bout du compte, il ne fera rien. Soit parce qu'ilveut simplement dépasser la crise, soit parce qu'il prépare une solution à samanière.C'est ainsi quetous les conflits se terminent dans l'impasse. Car, qu'il y ait desnégociations ou non, que la grève soit courte ou de longue durée,l'administration a toujours le dernier mot. Celle-ci est incapable d'imaginerdes solutions innovantes et de les appliquer. Elle se contente de faire jouersa formidable inertie pour décourager toutes les bonnes volontés. Pour cettebureaucratie, mettre l'université au service de l'étudiant et du chercheur, etmettre l'hôpital au service du malade sont des hypothèses jamais envisagées.Cela ne signifiepas pour autant qu'il faille décourager ces militants syndicaux qui ont toutdonné à leur profession, à l'image de feu Redouane Osmane. Bien au contraire.Mais peut-être devraient-ils se rendre compte qu'ils affrontent des épouvantails,dans un labyrinthe où il faut mener des grèves pour exister, puis pourprésenter des revendications, ensuite pour les faire accepter, et enfin pourles appliquer. A ce moment là, on se rend compte que l'augmentation obtenue aété largement bouffée par l'inflation, et il faut donc repartir de nouveau surle front de la contestation.Peut-être alorsfaudrait-il mettre toutes ces énergies dans un autre combat, celui qui viseraità revenir à des « normes », à établir un système où il appartiendrait auministre de veiller à l'intérêt de l'élève, de l'étudiant, du chercheur, dumalade et du médecin qui le soigne, et de se dire qu'il est indécent de payerun médecin qui a dix-huit d'expérience à 30.000 dinars. Un système où leministre lui-même proposerait de très fortes augmentations de salaires pourmotiver les professeurs d'université disponibles et en attirer de nouveaux, ensachant que le pays connaît une hémorragie intolérable dans ce domaine.Un système enfinoù les professeurs d'université eux-mêmes seraient amenés à demander auministre d'aller progressivement à cette augmentation de salaires, car uneinjection massive de liquidité risquerait de provoquer une inflation quituerait les revenus plus faibles.C'est un rêve ?Peut-être. Mais pourquoi l'Algérie serait-elle condamnée à un cauchemar révélépar ce simple chiffre : l'Algérie a donné à la France vingt fois plus demédecins et de professeurs d'université formés en Algérie que la France n'en a jamais forméspendant toute la colonisation.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com