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Terrorisme



Terrorisme
On en parle peu. Presque plus. Les drames encore récents traversés par l'Algérie les ont pourtant projetés au-devant d'une histoire écrite en lettres de feu. Inscrites à jamais dans les annales les plus sombres de l'humanité. Que deviennent les rescapés du GIA, de l'AIS, de tous ces groupes dont la seule évocation fait encore frémir ' Réponse par les concernés.Abla Chérif - Alger (Le Soir) - Et cette réponse se fait justement cuisante, assommante, plus difficile à supporter que les témoignages auxquels l'on s'attendait. «Le silence et l'oubli ont achevé ce que les terroristes ont entamé.» Sentence impitoyable de tous ceux et celles que nous avons approchés durant ce reportage. Ici, les mots sont choisis. Ceux délivrés par Lamia Zanoune sont sans appel. «Zanoune» patronyme sorti de l'anonymat par la force d'un destin cruel impossible à effacer. Celui de Amel Zanoune, sa sœur cadette égorgée par les terroristes pour avoir refusé de porter le voile. C'était il y a vingt ans, un dimanche 26 janvier 1997.La jeune étudiante en droit quitte Alger dans un bus universitaire pour regagner son domicile à Sidi-Moussa. Nous sommes en plein Ramadhan, une période de l'année où les terroristes ont pour habitude de se déchaîner particulièrement. En cours de route, le bus est intercepté dans un faux-barrage (la hantise des automobilistes à cette époque). Amel est directement ciblée, reconnue et égorgée peu de temps avant la rupture du jeûne. Elle avait 22 ans. Son histoire ébranle l'Algérie, dépasse les frontières, meurtrit les Zanoune. Sa mère en est morte de chagrin, nous apprennent des amis de la famille.A la question de savoir ce que deviennent les familles de victimes du terrorisme, Lamia, sa sœur, s'épanche sans s'arrêter. Elle n'en revient pas qu'après tout ce temps passé des algériens s'en souviennent «au moment où tout le monde autour, même au sien de nos proches, feignent d'oublier». Lamia parle vite sans s'arrêter.Comme dans un exutoire, elle raconte les dernières années de sa mère, dame courage qui a tenu des années durant à commémorer l'anniversaire de la mort de sa fille. «Les gens qui vous ont dit que mère est morte de chagrin ne se sont pas trompés. Elle était cardiopathe, au fil du temps, elle a arrêté de prendre son traitement. Au lieu de se dissiper, la tristesse l'a, au contraire, envahie progressivement pour la terrasser en fin de compte. Une année avant sa mort, elle s'était cloîtrée. Elle refusait de sortir, de parler, de recevoir des invités. Elle s'est emmurée dans des souvenirs qui la torturaient, qui nous torturaient tous. Chaque nuit, elle s'interrogeait sur les derniers moments de Amel. Elle nous disait : “a-t-elle eu mal ' A-t-elle pensé à moi à ce moment ' est-elle morte sur le coup '”» Lamia parle vite. «J'avais 18 ans à l'époque, mais la peur et l'horreur que j'ai vécues à cette époque m'ont marquée à vie. Ils ont laissé des séquelles indélébiles. J'ai peur des gens, des regards, je dors mal, et je revis souvent tous les moments qu'on a passés, la mort de ma sœur, le départ de Sidi Moussa vers Diar Rahma où nous avons vécu pendant plus d'une année pour échapper aux terroristes.» Comme beaucoup de victimes du terrorisme, Amel a aujourd'hui encore du mal à s'aventurer dans certains endroits. Peur d'aller en forêt, en montagne, de s'aventurer dans des endroits isolés où «quelqu'un peut surgir». Son malheur, elle le partage avec ses trois autres sœurs et son frère contraint à suivre des soins chez un psychologue pour mieux affronter une vie qu'il n'a pas choisie.A voix basse, des familles de victimes du terrorisme qui ont préféré ne pas donner leur nom pour éviter de plus grands traumatismes aux enfants évoquent la situation de personnes bien connues. Le drame psychologique de la fille de Boukhobza, sociologue et chercheur, assassiné sous les yeux de ses enfants, de Raja Alloula, épouse du célèbre dramaturge et homme de théâtre, et de tant d'autres encore”? Des moins connus aussi. Les plus nombreux surtout. Parmi eux, tous ces enfants qui ont assisté à la mort de leurs parents. Djamil Benrabah, qui a longtemps milité à la tête d'associations de victimes du terrorisme, en parle lui aussi comme dans un exutoire. Sa famille figure parmi les premières touchées par le terrorisme. Son épouse, une juge, a été assassinée sous ses yeux. «Mon fils Imad avait 8 ans à l'époque, aujourd'hui il en a 31, il est père, il dort toujours avec le foulard de sa mère. Ce foulard ne le quitte pas. Les souvenirs ne nous quittent pas.» «Comment oublier '» écrivait d'ailleurs Djamil Benrabah dans une lettre ouverte aux décideurs du pays pour leur faire part de l'impossibilité de tourner la page d'une histoire encore trop récente. «J'ai travaillé très longtemps avec des victimes du terrorisme qui comme moi n'ont pu oublier. Nous sommes tous malades.J'étais en contact avec des enfants qui ont vu leurs parents massacrés à la hache, égorgés sous leurs yeux, criblés de balles. Ils étaient tellement traumatisés qu'ils ne pouvaient pas s'exprimer, ils ne pouvaient rien dire devant les psychologues. Tous gardaient le silence. La majorité a perdu la raison. Dans d'autres cas, ils refusaient de s'alimenter et ont fini par tomber gravement malades ou mourir.»Morts de chagrin et enterrés dans le silence et l'anonymat de Sidi Moussa, Larbaâ, Bouinan, Bentalha ou Raà's, hauts lieux de crime où les groupes terroristes fauchaient des vies par centaines en surgissant la nuit.Aujourd'hui, Djamil Benrabah regrette «la politique de l'oubli mise en place, le musèlement des associations, et le dos tourné aux familles des victimes du terrorisme». Comme d'autres, il évoque pourtant les dégâts incommensurables des années de feu.Des psychologues, des psychiatres évoquent des cas extrêmes ayant même tenté le suicide pour mettre fin au flot de souvenirs, au malaise généré par des conséquences de situation proches de l'incroyable.Dr Rédha a, durant un certain temps, travaillé au sein du service psychiatrique de l'hôpital de Blida. «En fait, j'ai fait plusieurs centres de la Mitidja, et j'étais moi-même condamné à mort. J'ai reçu des cas terribles, et certains de mes patients continuent à venir me voir. La plupart souffrent de traumatismes qui se traduisent par de la claustrophobie, des cauchemars et dépressions profondes. J'avais reçu un jeune homme de 23 ans. Il avait assisté à la mort de sa mère, violée et égorgée sous ses yeux, il avait fait plusieurs tentatives de suicide.Il y a deux ans, j'ai appris qu'il avait sombré dans la folie. Les plus chanceux se dopent aux barbituriques pour pouvoir dormir la nuit. C'est cela le quotidien des familles des victimes du terrorisme.»
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