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Tendances



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Youcef Merahi
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Aujourd'hui, je vais m'éloigner des contingences de l'actualité nationale. Exit donc la campagne électorale. Exit les apparitions télévisées de notre Premier ministre, sous la casquette de patron du RND ; faut-il le préciser ' C'est du moins l'inquiétude répétitive de la journaliste de notre télévision nationale. Exit les affiches des candidats qui peuplent les murs de ma ville. Exit la perspective d'un cinquième mandat. Exit les promesses sans lendemain. Aujourd'hui, je suis loin de tout cela. Je souhaite évacuer de mon esprit les raisons qui font courir les hommes vers des ambitions de pouvoir insoupçonnées.
Au-delà de toute raison, je reprends possession d'une passion, qui ne me quitte pas d'une seconde, cette passion qui a pris racine dans mon enfance, cette passion qui a cajolé mon adolescence, cette passion qui ordonne, aujourd'hui, à mes jours de prendre le temps d'ouvrir un livre et d'entamer avec l'écrivain (ce «jumeau visionnaire») le dialogue de la subversion de «ma» réalité. Ou, plutôt, mes réalités. La passion de lire ne s'acquiert pas d'un claquement de doigts. Parce qu'on le veut. Parce qu'on l'a décidé. Parce qu'on souhaite snober notre ego. Ou paraître pote avec tel ou tel écrivain. Non, il est question d'une rencontre, un jour, où, sans le vouloir réellement, avec un écrivain, fait que l'on s'enracine dans le Texte. De nos jours, il est question d'un déficit de lecture. De lecteurs. Possible. De nos jours, la tablette a fini de démanteler définitivement la famille, pourtant réduite à sa plus simple expression. En fait, la tablette finit le travail de sape entamé par la télévision. Plus la parabole, naturellement.
Au cours élémentaire deuxième année, il y a de cela un paquet d'années déjà , mon instituteur – Hocine Si Ammour – nous faisait voyager, au-delà du quotidien de la guerre, pour que notre imagination sache saisir la quintessence du moment. Par le biais d'un livre de contes. Je n'oublierai jamais les tribulations du «petit chacal». Je me revois encore, debout, en classe, avant la sortie, en train de lire, à voix haute, ce texte qui m'a fait gambader, à travers champs et forêts, en compagnie du petit chacal. Comme je n'oublierai jamais ce maître, pour sa douceur, son sens maîtrisé de transmettre le savoir et son sourire fraternel. De suite, j'ai aimé lire. De suite, j'ai aimé griffonner des choses et autres. Pour moi. Dans ma solitude d'enfant n'aimant pas beaucoup les jeux de notre enfance. Les jeux de billes. Cache-cache. Les jeux de guerre. Par contre, je n'oublierai jamais mon grand-père, m'interdisant de lire les illustrés de l'époque, mais cédant à ma demande d'acheter le dernier Blek le Roc. La librairie Si Ali Ou Cheikh était, pour mes yeux émerveillés, un jardin merveilleux. C'était la guerre. Et je m'évadais avec les prouesses de Blek, Roddy et le Professeur Occultis, contre les tuniques rouges. Dans mon imaginaire, c'était le moudjahid contre la soldatesque coloniale. Je n'oublierai pas, non plus, la lampe à pétrole, qui laissait autour de mes narines une grosse tache de fumée. On ne connaissait pas encore l'électricité. Il fallait donc faire avec. On ne connaissait pas la radio. Ni la télévision. Mon livre de lecture assurait le passage vers l'apprentissage de la langue. Et les illustrés assuraient la distraction, que nous n'avions pas.
Au cours moyen deuxième année, c'était la première année de l'indépendance, Aït Iftène, droit dans sa blouse grise, l'œil alerte, le regard franc et le sérieux dans ses leçons. C'était le passage de la sixième. Je me rappelle que nous étions nombreux en classe. Près d'une quarantaine, si ma mémoire est bonne. Mais la salle était immense. C'est du moins ainsi que je la vois, aujourd'hui. Et c'est avec ce maître que je fis, pour la première fois, la rencontre d'un texte de Mouloud Feraoun. Le fils du pauvre enflamma mon esprit. J'avais l'impression de connaître Fouroulou. Et son village. Et sa famille. Ce texte dégageait une lumière, que je n'ai jamais retrouvée dans mes lectures futures. Je me suis accroché à ce texte, je m'y accroche encore, comme le naufragé à son esquif. Je suis sûr maintenant que ce roman, et son auteur, ont fixé, à tout jamais, dans mes veines, la passion de lire. La passion de lire que je trimballe, d'âge en âge, comme un destin assumé. Je n'arrive pas à m'en défaire. Même si je le voulais, je ne pourrais pas lâcher le livre. Je suis en addiction totale. Comme le sont nos enfants devant leur tablette.
Ce retour sur d'anciennes traces a été dicté par l'ouverture du Sila et ce qui entoure cette rencontre livresque. Pourtant, c'est comme le jardin d'éden pour moi. Tous ces livres qui s'offrent, à nous, dans une nudité totale. Des livres. Encore des livres. D'ici et d'ailleurs. Cependant, je n'irai pas au salon, cette année. Pour plusieurs raisons qui me sont personnelles. D'abord, le fait d'affronter la route jusqu'à Alger, à partir de Tizi, me donne le tournis. Il est possible de faire soixante minutes. Comme il est possible de passer toute la matinée derrière le volant. Pourquoi ' Comme ça. Je n'ai jamais compris le mystère de ces bouchons intempestifs. à‡a bouchonne n'importe où. Pour rien. Pour tout. Un accident. Un stationnement incivique. Un camion qui fait la Formule 1. Ensuite, à la fin, il faut dégoter une place dans un parking, plein à craquer, de la foire. Il faut d'abord pouvoir entrer. Et pouvoir ressortir en fin de journée.
En réalité, mes potes (de toujours) n'y seront pas. Làoù ils se trouvent, ils assistent à cette fête du livre. Hamid Nacer-Khodja, ce poète incandescent, ne traînera plus sa carcasse dans les travées du salon. Il a rejoint la constellation des poètes, à la droite d'un Sénac, ravi de retrouver son jumeau éternel. Puis, Abdelkrim Djilali, ce pote immémorial, patriote au-delà de tout, a rejoint les patriotes de la Mitidja. Ils manquent sous le ciel de ce salon ; tous ces livres en sont orphelins. En votre mémoire, à vous deux, je m'abstiens de m'y rendre ; même si je sais que vous désapprouvez ma décision. La vie continue, dites-vous '
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