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Taxi de nuit



Taxi de nuit
« Dzaïr ! Dzaïr ! » Le chauffeur n'arrêtait pas de héler les voyageurs en cette froide soirée de décembre. Il nous manquait deux places et je commençais à ne plus sentir mes pieds gourds, malgré les deux paires de chaussettes que j'avais enfilées. Le silence régnait dans le taxi et dehors la gare routière était sinistre, à peine éclairée par des réverbères aux lumières blafardes. De temps à autre, une silhouette furtive se faufilait entre les taxis, sans doute à la recherche de celui qui la mènerait à bon port. La fumée des grillades s'élève en tourbillon sous les rais des lampes et la gare se vide peu à peu, laissant en rade quelques mendiants qui vont et viennent sur le quai dans l'attente d'un bus qui ne viendra pas. « Dzaïr ! Dzaïr ! » J'ai une sainte horreur des voyages de nuit et j'ai dû décider à contre-c?ur de prendre un taxi afin d'être aux premières heures au ministère. C'est la mission que m'a assigné le directeur de l'entreprise, qui me confia une enveloppe à déposer le plus vite possible au ministère. Les avions affichaient complet, les trains et les bus étant trop lents, je n'avais d'autre choix que de prendre un taxi. « Dzaïr ! Dzaïr ! » Le chauffeur rapplique avec un jeune homme et dépose son sac dans la malle. Plus qu'une place et l'on pourra partir. Le froid se fait de plus en plus agressif et le chauffeur ramène enfin le dernier voyageur. Ou plutôt la dernière voyageuse, une jeune fille qui a tout l'air d'une étudiante. On lui cède la place du devant et nous voilà partis. Un lourd silence pèse dans le taxi et le chauffeur prononce la formule d'usage avant d'entreprendre toute besogne. « Bismillah Errahmane Errahim. » Chacun doit prier en son for intérieur, car la route s'annonce longue et risquée avec toute la pluie qui est tombée. A peine la sortie de la ville, le chauffeur nous demande de le payer d'avance. C'est une pratique devenue courante vu la confiance qui règne entre passagers et chauffeur de taxi. Tout le monde s'exécute et le chauffeur, avec une rare dextérité, empoche l'argent, rend la monnaie, tout en conduisant d'une main de maître. C'est le genre gros malin à qui on ne la fait pas. D'ailleurs, c'est la spécificité de ce métier : être un gros malin, se méfier de tout le monde, considérer tout voyageur comme un potentiel escroc qui s'enfuira à l'arrivée, avoir son resto routier attitré où le repas est gratuit parce qu'on ramène la clientèle et être adepte de la chemma, addiction illustrée par les crachats réguliers expédiés par la vitre. Un jeune homme tend un CD au chauffeur et celui-ci le glisse dans le lecteur. Aussitôt la voix nasillarde et pleurnicharde d'un cheb s'en échappe et nous avons droit à ses amours impossibles pendant toute une demi-heure. Le chanteur achève ses lamentations par un « je n'ai pas de chance » et aussitôt une autre main tend un CD au chauffeur. Aux premières notes, on reconnaît la fabuleuse qacida « Welfi Meriem » magistralement interprétée par Cheikh Mohamed Ghafour. Sa voix à la fois pathétique et apaisante et l'ambiance est au recueillement. Quand on a trente ans et qu'on habite encore chez ses parents, on a tous une Meriem nichée au fond de sa mémoire et qui vient vous rappeler à son douloureux souvenir les soirs de grande solitude. Comme ce soir où je me retrouve sur une nationale avec comme seul repère la lumière des phares qui balaie l'asphalte. La mienne de Meriem est une histoire, ce qu'il y a de plus banal et qui arrive à tout jeune de ces temps-là où le poids des traditions était très lourd à porter. Une fille qui rate son bac est juste bonne à marier et il y a toujours un lointain cousin prêt à convoler, bien sous tous rapports, possédant logement et situation. Alors l'affaire est dite au grand dam de l'étudiant transi et aussi de sa dulcinée qui se consume et consomme son mariage en promettant de ne jamais l'oublier. C'est tout ce qu'il me restait, cette vague promesse qui aide à mieux vivre son chagrin. Les moments insouciants et fous passés à l'ombre d'une illusion défilent dans ma mémoire à la vitesse du taxi qui avale les kilomètres. J'ai sur moi un CD où j'avais gravé des documents de travail ainsi que quelques chansons avec lesquelles j'ai grandi. Un florilège que je me repasse les soirs de grande mélancolie. La voix de Ghafour s'est tue et j'ai envie de tendre mon CD au chauffeur, mais me retiens. Il y a quelques chansons qui peuvent me faire passer pour un hurluberlu amateur de musique française. Pourtant, à bien écouter Jacques Brel et sa chanson « Ces gens-là », il y a la même désespérance à chanter Frida que celle de Ghafour à chanter « Meriem ». Au fond, il n'y a que les prénoms qui changent, mais allez expliquer ça au jeune amateur de raï. D'ailleurs, celui-ci récidive avec un autre CD où une chebba pleure sur son sort. Le chauffeur emprunte soudain une bretelle et pénètre un gros bourg dont la principale avenue richement éclairée présente, de part et d'autre, un alignement de restaurants où des garçons ensommeillés s'affairent autour des grillades. On s'arrête devant l'un d'eux et à l'accueil du patron, je comprends que le chauffeur va se régaler gratis. On s'installe chacun de son côté. Après le sandwich vite avalé, le café me réveille quelque peu et je me rends compte qu'on a fait la moitié du chemin. On remonte en voiture et de nouveau la route et le noir, ponctué par les lumières lointaines des hameaux qui se succèdent à flanc de montagne. Soudain, le chauffeur ralentit devant une longue file de voitures. On avance doucement et on s'attend à un barrage de la gendarmerie. Mais arrivés au bout de la file, on se rend compte que c'est un accident et les pompiers s'affairent à extirper les occupants d'une voiture qui s'est renversée. Un silence pesant se fait dans le taxi. On pense tous que ça n'arrive qu'aux autres et quand on est juste à côté d'un spectacle aussi tragique, on se remet en question et on convoque cette humilité qui nous fait tant défaut. Les langues se délient et chacun y va de son « Que Dieu nous garde ! » Le voyage se poursuit dans le silence et personne ne songe à écouter de la musique. Au fond de chacun de nous, je devine le souhait d'arriver en vie à destination. On n'entend plus que le ronronnement du moteur et après Lakhdaria, les lumières se font moins rares et la circulation plus dense avec plein de camions qui ahanent dans la montée. On circule à l'allure de la tortue derrière les poids-lourds et dès qu'on emprunte la passerelle pour aller à la gare routière, la circulation se fluidifie. A la gare routière, l'aube est blafarde et je me précipite vers le bus qui va au centre-ville. Je marche dans le froid humide et m'installe dans un café qui sent le croissant et le pain frais. Le garçon installe nonchalamment les chaises. Une camionnette livre des paquets de journaux et des groupes de femmes pressent le pas pour ne pas être en retard. Des préposées au ménage dans les bureaux sans doute. Un jour nuageux et maussade s'annonce. Il est cinq heures, Alger s'éveille.
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