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Survivre à Lagos Roman. Avale de Sefi Atta



Survivre à Lagos Roman. Avale de Sefi Atta
Deux jeunes Nigérianes dans un monstre urbain.
Née à Lagos en 1964, Sefi Atta est d'origine nigériane. Elle a étudié en Angleterre et aux Etats-Unis. Son premier roman, intitulé Le meilleur reste à venir, avait obtenu en 2006 le prix Wole-Soyinka. Actuellement, elle réside dans l'Etat du Mississippi. Son nouveau roman, Avale, traite des problèmes urbains que rencontrent les habitants de Lagos. Ainsi, ce roman démontre que vivre dans une grande métropole n'est pas chose aisée, comme le savent bien les habitants d'Alger. L'habitant d'une ville tentaculaire doit tout le temps ruser et composer avec les aléas qui le submergent. Tout cela requiert, dans certains cas, une perspicacité hors du commun, car on est plus dans la survie que dans la convivialité d'un milieu propice au partage et à l'échange. C'est l'art de la débrouillardise qui prime dans ces univers, où les règles ne sont pas fixées mais biaisées par des intérêts mesquins. En un mot, elles s'établissent au gré de l'humeur des puissants qui se conduisent comme des prédateurs. C'est aux couches laborieuses de s'adapter et de montrer qu'elles ont un désir de vivre hors du commun.
C'est dans ce Lagos hypertrophié et miné par les problèmes du sous-développement que le lecteur va rencontrer deux jeunes filles aux profils diamétralement opposés. Tolani, la narratrice, a les pieds sur terre. Elle est méfiante et ne se fait pas beaucoup d'illusions sur le genre humain. Et surtout, elle n'accorde aucun crédit aux promesses sans lendemain qui n'engagent que celles et ceux qui y croient. Sa colocataire et collègue de travail, Rose, plutôt fleur bleue, se laisse vivre. Par exemple, les tâches ménagères ne lui conviennent pas, ce qui donne lieu dans le nid qu'elles partagent à quelques frictions passagères. Elles affrontent chaque matin un monde semé d'embûches. Une sorte de parcours du combattant absorbant toute l'énergie humaine. Les problèmes sont récurrents et les deux amies ont l'impression de vivre un jour sans fin. D'abord, tout commence par les transports en commun. Au moment de se rendre vers la banque où elles travaillent, elles ne savent jamais si elles y arriveront. Il s'agit pour elles de trouver la parade pour être dans le bon bus qui respecte les horaires. La promiscuité dans le bus cause des désagréments incommensurables aux jeunes femmes qui subissent des harcèlements inhumains.
Sans oublier, les chauffeurs indélicats qui vous empoisonnent le trajet. Passer cet écueil, l'ambiance à la banque, n'est guère réjouissante.
Tolani raconte sans détour tout ce que les deux jeunes femmes subissent comme harcèlements moral et sexuel de la part de leurs supérieurs hiérarchiques, ces derniers exigeant un droit de cuissage et ne cessant de brandir menace sur menace à l'encontre des récalcitrantes. Le tout se déroule sur fond de luttes ethniques, car il vaut mieux être issu du bon clan pour durer dans un emploi. Pour dépasser cette atmosphère anxiogène, Tolani se réfugie dans l'oasis salvatrice que constitue son histoire familiale. Une histoire exemplaire dans un univers où elle ne cesse de subir brimades et humiliations. Ainsi, le lecteur voit surgir en filigrane le parcours d'un père tambourinaire, ayant eu une vie de bohème, riche en aventures diverses mais qui a dilapidé tous ses deniers au fil des rencontres et de ses voyages. Avec courage et abnégation, sa mère, Aniké, teinturière de son état, avait tenu le vaisseau familial promis au naufrage. Elle a su sauvegarder la cohésion du petit clan. Et, c'est dans cette épopée familiale, qu'elle puise ses forces de résistance aux demandes pressantes et insistantes de son chef de bureau, M. Salako. Ce dernier avait déjà renvoyé sa collègue, Rose, pour avoir osé dénoncer ses méfaits après tous les abus subis.
Comme un malheur n'arrive jamais seul, toutes les économies engrangées par Tolani partent en fumée. Elle les a remises à son fiancé, Sanwo, qui les a investies dans une affaire louche de son oncle. Le désarroi s'empare des deux amies qui ne savent plus à quel saint se vouer. Elles veulent se «refaire», comme disent les flambeurs au jeu. Rose, qui traîne sa malchance et sa malvie dans le petit réduit qui leur sert d'appartement, lui propose alors une parade qui pourrait améliorer leur sort. Tolani trouve l'idée de transporter dans son estomac de la drogue, très dangereuse et porteuse de multiples tracasseries dont personne ne mesure les conséquences. Tolani use de tous les arguments pour convaincre son amie de renoncer à une telle lubie.
Mais le sort va décider pour Rose. Déjà engagée sur cette voie sans retour, elle le paiera de sa vie. Mais Tolani refuse cette fatalité et sort comme renforcée de cette terrible expérience. La mort de son amie lui permet de se ressourcer auprès des siens et de prendre un nouveau départ dans la vie. Sefi Atta, avec une écriture haletante, arrive à rendre compte de façon grave de cette lutte sans merci que se livrent le mal et le bien, le vice et la vertu, dans l'univers impitoyable de ce monstre urbain nommé Lagos. Avale se présente finalement comme un roman d'une grande lucidité sur la situation qui prévaut dans beaucoup de pays africains en proie aux affres de l'injustice et du sous-développement. Sans tomber dans l'excès de la dénonciation ni du moralisme, Sefi Atta a su toucher du bout de sa plume-scalpel tous les maux qui rongent la société nigériane. C'est un roman qui dresse un large panorama, très proche du réel, tout en gardant sa perspective fictionnelle.

Sefi Atta, Avale, traduit de l'anglais par Charlotte Woillez, Ed. Actes- Sud, 2011.
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