
Le corps dans sa complexité, sa beauté, ses gestes gracieux ou désarticulés, torturé ou sublimé, désiré ou honni, maudit ou sanctifié, lieu de la mémoire ou de promesses, le corps dans tous ses états est au c?ur de l'exposition inédite d'art vidéo intitulée «Le corps manquant», proposée par 17 artistes algériens et français et qui se clôturera le 24 juin prochain à l'Institut français d'Alger (IFA).Dès l'entrée dans la grande salle de l'exposition plongée dans l'obscurité, les visiteurs sont conviés à un véritable bain lumineux jaillissant des écrans et disposés dans une scénographie d'Amina Zoubir, commissaire et conceptrice de l'exposition.D'emblée, le regard est happé par les images vertigineuses projetées par rétroprojecteur sur le mur face à l'entrée. Deux images côte à côte, avec, dans l'une, une femme et, dans l'autre, un homme. Des thématiques qui semblent opposées, mais en fait liées par cette même quête de la perfection dans l'autre, de l'alterego insaisissable. Dans celle de Zoulikha Bouabdella, intitulée Perfection take Time, il y a la vertigineuse danse nuptiale d'une mariée yéménite, au milieu d'un cercle d'hommes qui sont, eux, légèrement floutés, avec des ralentis sur les sourires pudiques et malicieux de cette jeune femme qui, comme le souligne le texte qui accompagne la vidéo, «comme un voile a un visage fin». La puissance de cette vidéo est dans l'harmonie entre les expressions du visage de cette «vierge» et le texte qui défile au bas de l'écran. Ainsi, cette femme idéalisée dans son rôle d'épouse et de mère, fidèle et dévouée, est aussi «la vierge sauvage qui peut sortir de l'ombre et se montrer à l'écran (...) se transformer en furie et vous dévorer vivant».À ses côtés, l'?uvre d'André Fortino et Hadrien Bels, Les paradis sauvages, la plus longue vidéo de l'exposition, d'une durée de quarante minutes, conviant le regard à une autre forme de vertige, celui de la beauté des grands espaces, d'une course hébété d'un homme dans la nature et des lieux urbains où les corps sont déclinés dans des formes humaines, où le charnel est réduit à l'état de marionnette, dans la déroutante palpation de la peau visqueuse d'un poulpe et, au final, dans la perte de cette femme tant convoitée et tant idéalisée.Sur le côté droit, cinq écrans de petite dimension sont disposés dans une chorégraphie dédiée à la mémoire et à la transmutation de l'être en contradiction avec sa condition d'individu.Dans la vidéo intitulée Un seul héros, le peuple... mon père, Mustapha Sedjal propose une vidéo-performance en deux actes. Le premier acte consiste à peindre le slogan «Un seul héros, le peuple», inscrit la veille de l'indépendance sur les murs de la galerie Karima Calelestin à Alger. L'artiste explique qu'«à travers ce slogan, le système avait confisqué l'indépendance et a justifié la mise à l'écart des vrais ??héros'' de la révolution algérienne. Ainsi, l'Algérie demeure otage d'une ?'Histoire bafouée'' et moi, privé d'une part de notre vérité historique». Dans le 2e acte, d'un trait, il barre le mot «Peuple» pour le remplacer par «mon père».Mustapha Sedjal confie qu'«à travers cet ??acte plastique'', je re-convoque ?'l'Histoire(s)'' à travers mon histoire familiale et je revisite la mémoire individuelle de mon père. (...). J'exprime aussi par cet acte plastique, la difficulté d'existence des artistes post-indépendance, qui peinent à s'extraire du carcan politique défini par la doxa de ??l'art pour l'art''».Mustapha Sedjal souligne à propos de sa participation à cette première exposition du genre en Algérie : «J'aurais aimé que cela se passe dans un autre espace, plus accessible au grand public car l'IF c'est comme un bunker pour des raisons de sécurité. Nous avons besoin de faire un travail de terrain, pour habituer le public et lui montrer d'autres formes d'expressions artistiques.» La guerre et sa mémoire contradictoire est également au c?ur de l'?uvre de Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, Dance Party In Iraq (une fête dansante en Irak), qui, à travers deux écrans juxtaposés, montre des soldats américains en train de danser sur le tube planétaire coréen ou en train de danser avec des civils dans une ambiance conviviale et bon enfant, offrant même de l'eau aux enfants. De même, on peut également voir des soldats arabes oubliant pour quelques instants la guerre et ses affres dans les mouvements exaltant de la danse. Plus sombre, Métaphore de Fatima Chafaa, dans des couleurs oniriques, interpelle la curiosité du regard à travers le puzzle de l'emboitement de ces images qui, au final, révèlent un corps meurtri et attaché. Dans le même esprit du corps et de l'âme torturée, il y a la vidéo KarKabou de Hellal Zoubir, où l'artiste se donne de fortes claques sur le visage telle une auto-flagellation sur sa situation d'artiste D'autres vidéos sont à découvrir, sur le mur de gauche, dédiées à une vision surréaliste du corps, à l'instar des vidéos de Laurent Lacotte, Souad Douibi, Ilies Issiakhem, Fabienne Audeoud, la seule a avoir utilisé le film super 8 pour son ?uvre baptisée Diva et qui interpelle par la qualité du grain de l'image et de l'expression de l'héroïne de cette ?uvre de six minutes. Des ?uvres intimement liées par le filigrane de la corporalité dans toute ses interrogations et mises en relief par les extraits de textes qui accompagnent la vidéo de Rachida Azdaou Mon Corps absent, où il est souligné : «Dans la prison du corps, personne ne s'aperçoit de l'oiseau de l'âme, dans la prison de l'âme, le faucon noir du c?ur n'apparait jamais.»S. B.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sihem Bounabi
Source : www.latribune-online.com