Dans l'interview
accordée le 29 décembre 2009 au Soir D'Algérie, Sadek Amrous, répondant à une
question relative à son «opposition» au sein du MCA, répond : «Je n'aime pas du
tout ce terme d'opposition. Le MCA n'est pas un parti politique».
Réponse tout
aussi surprenante que diplomatique.
Car bien peu de
gens ignorent que les grands clubs algériens ont été, de par leur histoire, des
entités de nature politique.
Le sport et le
mouvement nationaliste Pour le commun des algériens le MCA a marqué l'histoire
du sport algérien. Au troisième jour suivant le décès de Ammi Tayeb, figure de
proue du Mouloudia et de l' athlétisme algérien, les langues allaient bon train
pour citer plusieurs anecdotes sur les relations du MCA avec le mouvement
nationaliste. Il y eut même une personne qui soutint que, ce que l'histoire
consacra comme le 8 mai 1945, avait en fait commencé le 1 mai à Alger et que la
répression qui s'abattit sur les manifestants fit plusieurs blessés, (en fait,
2 morts et 13 blessés – d'après Mahfoud Kaddache, in Histoire du Nationalisme
algérien, tome 2, p.700)– qui furent évacués et soignés au siège du Mouloudia,
rue de Chartes, à l'époque. A l'entendre l'on aurait cru qu'il s'agissait là,
d'un mouvement spontané. Or l'on sait que les manifestations du 1 mai 1945
avaient été organisées par le PPA qui voulait démontrer aux alliés, l'existence
et la force du mouvement nationaliste.
Toutefois, cette imbrication au mouvement
nationaliste fut le fait de l'ensemble clubs algériens comme le MCO, la JSK,
l'USMA, le CRB, le MOC, le CSC, l'USM Annaba et de bien d'autres. Ces faits
établis par l'histoire n'ont nul besoin de plaidoyer pour montrer que chaque
club fut, en soi, une entité politique. Il le demeure encore aujourd'hui,
démontrant si besoin en était, que le sport et la politique eurent et ont
toujours, incontestablement partie liée. Certains ont rappelé la boutade lancée
par le Président Boumediene à la fin du match Algérie - France en finale des
Jeux Méditerranéens de 1975, lorsque Betrouni marqua le but de la victoire
«Bravo mon gars, tu nous as évité d'entendre la Marseillaise dans un stade qui
s'appelle le 5 juillet.»
On ne manquera pas aussi de rappeler que bien
des parcours politiques se sont construits à l'ombre tutélaire du Président
Bouteflika. Pour mieux convaincre l'on évoquera la force de frappe des
supporters mouloudéens, les fameux «chnaouas» devenu un lobby de taille si
actif, qu'on voulut l'enfermer dans les limites institutionnelles d'une
association de supporters.
Derrière chaque
club, des parrains !
Pour en revenir
au propos de Sadek Amrous, il faut convenir que les oppositions qui se
révèlent, ici ou là, dans tous les clubs ne sont que le résultat de conflits
somme toute naturels agitant institutions et groupements humains au sein
desquels s'expriment avis et intérêts divergents. Certes le MCA et les autres
grands ou petits clubs ne sont pas des associations politiques au sens strict
du terme. Pas comme les partis dont l'objectif essentiel est la prise du
pouvoir. Mais grattez un peu et vous verrez se profiler, en arrière plan,
l'ombre de ce que l'on appelle communément «personnalité», homme politique,
élu, ou grand entrepreneur.
Qui donc ignore que les présidents des grands
clubs sont courtisés et choyés ; car derrière le club il y a la masse des
milliers de supporters, c'est-à-dire autant de citoyens qui votent. Et que dans
chaque famille existe une culture de club bien ancrée. Lors d'élections
importantes, législatives ou présidentielles, les présidents de grands clubs et
les sportifs de renom, les champions, sont courus comme des stars, parce que
l'on compte et joue sur leur charisme social. Et il n'est pas étonnant que leur
apparition, à telle ou telle occasion, soit accompagnée d'une certaine
«enveloppe».
Euphorie et
retour au réel : les signes du reflux Ainsi toute la société qui est balayé par
une vague de fond, faite tout à la fois de frustrations et de colères rentrées,
mais aussi, de «compensations» sportives chargées d'atténuer l'impact des
premières ; ce qui a soulevé les élans patriotiques du mois de novembre 2009,
du 18/11 comme on l'appelle aujourd'hui. Et Rachid Boumediene a raison de dire
que la société algérienne n'est pas née le 18/11, mais qu'elle était grosse de
luttes que la télévision aux ordres ne montre pas ; et que ce match contre
l'Egypte a révélé émotions et sentiments profonds que le nivellement médiatique
a nié en le chloroformant par des manifestations en vase clos, où seule la
«houkouma» se parlait à elle-même. La société est plus profondément politique
que la soi disant classe politique. Elle sait se reprendre, sortir de
l'émotionnel échevelé pour remettre les pieds dans le réel, entre autres, d'une
«Trifarcite» qui a roulé les travailleurs dans la farine. Maintenant que
l'euphorie générale est retombée, les signes du reflux de la vague sont plus
que perceptibles : hausse des prix, chômage des jeunes toujours endémique,
emplois de milliers de travailleurs menacés. Les syndicats autonomes et
plusieurs sections vigilantes et conscientes de l'UGTA battent la campagne pour
défendre leurs droits et leurs outils de travail menacés de la casse, par un
ministère qui devait avait pour mission de redonner vie à l'industrialisation
de notre pays et non de l'enterrer.
Une seule vérité
: l'enracinement social
S'il est
incontestable que le football est profondément enraciné dans la société, et si
cet enracinement est susceptible d'avoir des prolongements politiques certains,
pourquoi ne pas reconnaître que, considérer de ce point de vue, le club sportif
est un ersatz d'association politique. De plus, nous savons tous que la
principale caractéristique d'un parti politique réside en son enracinement
social et en l'ampleur de sa résonance populaire. Qui, mieux que le sport et
notamment le football, peut remplir cette double fonction et offrir aux dirigeants
politiques ce qui va promouvoir leur image ; la politique étant devenu,
aujourd'hui, plus une question d'image que de gouvernance efficace. Qui va
éteindre les feux de la fitna ou calmer le front social et ses légitimes
bouillonnements si ce n'est la vague de fond provoquée par la victoire de
l'équipe nationale de football ?
Le football , profondément ancré dans la
société, a fini par remplir des fonctions que les politiques n'assument plus,
ou si peu.
Régimes
autoritaires et décrets camisoles
Dans les régimes
de nature autoritaire, à défaut de pouvoir vampiriser les images et les
symboles du monde du sport, les dirigeants politiques tentent de capturer cette
force sociale vive en la domestiquant ou en la caporalisant, en l'enfermant
dans des cages institutionnelles idoines : associations, ligues et fédérations
sportives, en promulguant des textes camisoles, tel que le fameux décret 405.05
qui a déchiré, pour des lustres, le mouvement sportif national. Et, par voie de
conséquence, amoindri sa vitalité et ses performances pour l'enfermer dans les
rets de la dépendance et de la courtisanerie improductive.
Comme le reste
des secteurs de l'activité nationale, l'espace sportif vient d'être fermé, de
manière autoritaire et sans contestation possible. Cette action fait naître une
question de taille : comment parvenir à remettre sur pied un MSN désarticulé ?
Tayeb Belghiche,
dans sa dernière chronique, interrogeant la vie diplomatique de notre pays,
conclut au «coma diplomatique». En fait, pour le sport, ne vient-on pas de
prononcer une sorte de coma sportif ? Comment donc en sortir ? Telle la
question vitale à laquelle le MSN est aujourd'hui confrontée. L'autonomie du
MSN, se profile comme l'une des solutions les mieux adaptées à la nécessaire
osmose entre le sport et la société.
L'histoire du
sport international est là pour le prouver.
Une brève
incursion dans l'histoire du football nous montrera que cette tendance
répressive des pouvoirs publics a toujours existé face à la liberté du peuple.
A l'époque de la naissance du «Foutball» - comme cela s'écrivait au temps, où
c'était la balle qui avait plus d'importance que le jeu - les pouvoirs publics
ont voulu tempérer les excès d'une activité trop libre et spontanée. C'est
Norbert Elias et Eric Dunning qui nous apprennent, dans leur ouvrage commun
«Sport et civilisation», que du temps d'Edouard II, en 1314, à Londres, les
autorités de ce temps, «voulaient que les gens se forment à l'usage des armes
militaires plutôt que de s'adonner à des jeux désordonnés». A l'époque, ces
«jeux désordonnés», allant jusqu'à provoquer mort d'homme, étaient organisés
entre localités ou corporations selon un document du 10 janvier 1510 parlant
d'une «rencontre entre cordonniers et drapiers».
Cette histoire tumultueuse entre la société
et l'Etat a fini par donner naissance à des fédérations sportives autonomes et
à un mouvement olympique encore plus autonome.
Cette courte incursion historique avait pour
but de montrer que le sport, aussi loin que l'on remontât dans le temps, était
une activité libre et spontanée, un loisir, dont la fonction sociale était le
divertissement des gens. Pour l'époque contemporaine, Norbert Elias parle
d'activité de «déroutinisation», au regard de la normalisation introduite par
les modes de production issus de l‘organisation scientifique du travail,
inventée par Henri Ford. Modes de production aliénants dont les travailleurs
voulaient briser le carcan.
L'énorme
contresens et la naissance du Foreps
Chez nous cet
antagonisme entre pouvoirs publics et société sportive a eu les effets néfastes
évoqués plus haut lorsque nous avons parlé du fameux décret guillotine. Ce
texte et la politique qui l'a inspiré apparaissent aujourd'hui comme un énorme
contre sens par rapport à l'expression populaire de novembre 2009.
Bien avant ce large mouvement populaire, des
dirigeants du MSN, soucieux d'en préserver l'essence démocratique et
l'appartenance olympique, ont lancé un appel à conférence nationale visant à la
rénovation du système d'éducation physique et du sport dans notre pays. Parlant
de la crise vécue par le MSN, ils rappelèrent que «le Président de la
République stigmatisa le monde du sport et ses «bezenassia» (Discours de
Sétif), dont l'organisation et la production étaient loin de répondre aux
attentes de la société et aux ambitions de notre nation. Dernièrement, étant à
l'écoute de la société civile et des athlètes de haut niveau… il a appelé le
gouvernement à élaborer et mettre en Å“uvre une nouvelle Politique Sportive
Nationale».
Les signataires de l'appel estimaient que la
définition et la réalisation d'une «nouvelle politique Sportive Nationale
devaient être l'Å“uvre de tous les acteurs, compétences et forces vives du MSN,
rassemblés autour d'un grand projet de développement sportif. Tous les secteurs
d'activité, éducation nationale, enseignement supérieur, santé, entreprises
économiques, presse sportive, devraient concourir à la définition et à la mise
en Å“uvre de ce grand projet».
Aujourd'hui, ils se proposent de continuer à
agir dans cette perspective, au sein du Forum Education Physique et Sport
(FOREPS) dont ils ont décidé la création au mois de novembre 2009. Ouvert à
celles et ceux désirant participer à l'Å“uvre de rénovation de l'éducation
physique et du Sport, cet espace – qui n'est pas un espace d'opposition mais
une source de propositions - a déjà été investi par des éducateurs, organisateurs,
cadres et universitaires ayant à cÅ“ur de participer à ce mouvement de
refondation. Il restera constamment ouvert à celles et ceux voulant prendre
part à ses travaux et recherches sous forme de journées d'études, de séminaires
et d'une conférence nationale annuelle. Pour qu'un autre sport, respectueux des
sportifs et de la démocratie, soit possible en Algérie.
Post scriptum
1 - Un blog
FOREPS a été créé afin que chacun exprime sa pensée, ses points de vue et
expose le produit de ses recherches. Vous pourrez adhérer au Blog à l'adresse
suivante : http://foreps.ning.com/
2 – Je voudrais
exprimer à Rabah Saâdane tout mon soutien fraternel et à l'équipe nationale
qu'il anime avec la fermeté et la sagesse qui lui sont reconnus, les succès
qu'elle mérite. Que les détracteurs et pêcheurs en trouble les laissent
travailler dans la paix et la sérénité que requiert cette tâche d'importance
nationale, à laquelle chacun devrait apporter sa contribution.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Si Mohamed Baghdadi
Source : www.lequotidien-oran.com